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L’itinéraire d’un renonçant

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Les effets de l’après-retraite

Le 14 février, mon cher compagnon, le moine Samādhi repart pour la France, autant pour expérimenter la vie monacale dans un pays a priori peu enclin à accueillir de tels êtres que pour partager ses acquis. Mon vol pour la Suisse étant le 13 mars, il me faut faire avec mon peu d’anglais pour obtenir les réponses à mes quelques interrogations. Les journées défilent aussi vite qu’elles sont régulières. Les extases m’ont abandonné, et je crois avoir perdu toute concentration, tant tout me paraît ordinaire, tant je demeure toujours au même endroit, et tant je confonds le fait d’être concentré et les effets engendrés par la concentration.

Un jour, on me remet une lettre, postée de Paris. C’est le moine Samādhi, qui me raconte son accueil dans une pagode khmère de la région parisienne. Il m’informe que tout le monde est ravi de disposer d’un moine français ayant expérimenté la méditation, et que leur cuisine est excellente. Une semaine avant mon retour, je me rends en ville pour confirmer mon vol. Pendant tout le trajet, mes yeux ne décollent pas le plancher du bus. Dans la rue, je marche comme cela m’est alors le plus naturel, c’est-à-dire très lentement, en prenant soin d’observer le mouvement de chaque pas, comme d’habitude. Les passants qui filent en tous sens dans une impressionnante effervescence me paraissent vivre en accéléré. Les mouvements et les bruits qui m’entourent donnent au centre-ville de Yangon l’apparence d’une fourmilière humaine surexcitée. Je demande au taxi qui me ramène de venir me prendre dans une semaine pour me conduire à l’aéroport. Lorsque je me retrouve à nouveau dans la cellule de méditation qui me sert de chambre, je suis aussi serein qu’auparavant, et en y repensant brièvement, j’ai l’impression de ne jamais avoir quitté mon coussin de méditation. C’est comme si le fait de m’être rendu en ville n’avait été qu’une pensée.

Le dernier jour est arrivé ; je ne peux m’abstenir de ressentir une certaine joie, à l’excitation de retrouver les choses qui me plaisent et qui m’ont par moments tant manquées, ainsi que les retrouvailles avec Irène, qui n’est pas au courant de mon retour. Ce matin, j’ai déjà préparé et bouclé mon sac, prêt à partir, afin de pouvoir profiter de cette retraite jusqu’au dernier moment. J’entends mon taxi qui arrive avec une heure d’avance. Comme on dit en Suisse : « L’heure c’est l’heure, avant l’heure ce n’est pas l’heure, après l’heure ce n’est plus l’heure. » Je fais tranquillement ma dernière assise, heureux de croire que le bien être acquis, qui n’est qu’un effet passager de la concentration, ne me quittera plus jamais. Ensuite, je fais mes adieux au moine Satipatthāna, et monte dans le taxi, qui s’engage sans tarder sur la route qui mène à l’aéroport. Là, pour la première fois, je lève les yeux, pour regarder la Birmanie que je crois voir pour la dernière fois. Les pensées les plus optimistes monopolisent mon esprit. Sans l’ombre d’un doute, persuadé que l’aptitude à observer continûment les perceptions en toute situation ne me quittera plus jamais, je me vois déjà mener une confortable et plaisante petite vie de famille libre de tout conflit. J’imagine aussi que quelques heures de méditation au sein d’une vie active me mèneront sans tarder jusqu’au dernier stade de connaissance de la réalité, où ne subsiste plus la moindre souillure du mental. Il aurait été plus raisonnable de croire que papa Noël allait descendre du ciel avec une hotte pleine de cadeaux. Ce n’est que plus tard que je réaliserai que le fait de mettre un terme à cette retraite aura été, outre la conséquence d’une certaine satisfaction, celle d’attachements stupides et insignifiants. D’ailleurs en est-il qui ne le sont pas, sinon l’attachement à la réussite sur la voie qui conduit à la libération définitive de toute insatisfaction ?

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Dans la salle d’attente de l’aéroport, je fais ce qui m’est – encore pour l’heure – le plus spontané : assis en semi-lotus, les yeux fermés, j’observe le mouvement de mon abdomen. Ouvrant peu à peu la porte aux pensées, je commence doucement à me relâcher du rythme intense de la retraite. Aucun effort n’est nécessaire pour les procédures d’embarquement ; tout se fait tout seul, on me prend et me remet dans les mains les papiers nécessaires. Tout semble glisser tout seul, la moindre démarche est d’une grande facilité, comme si j’étais dans un rêve dans lequel je contrôlais tout par la pensée. Par ignorance et inconscience, je m’attache complètement à ces effets secondaires de la concentration qui apparaissent particulièrement après diminution de l’effort de concentration. Je ne suis pas encore prêt pour aller plus loin sur la voie de la sagesse, car je vais jusqu’à faire de ces effets le but de ma méditation.

Dans le terminal de Bangkok, une fille s’adosse involontairement sur ma longue chevelure de cordes. Quand je me lève, je me trouve donc coincé. Embarrassée, elle m’adresse un « Sorry ! » avec un accent très francophone, ce qui me fait sourire. Dans l’avion, un bébé exprime tout son inconfort par des hurlements qui réveillent mon système nerveux évanoui depuis bien longtemps. Tout comme des morceaux de terre sale tombent dans un étang d’eau pure qui se croyait impénétrable, des pensées déplaisantes commencent à investir mon mental. Quelques heures plus tard, je me soulage devant un urinoir des toilettes de l’aérogare de Koweït. Tout à coup, une personne se trouvant juste à côté de moi me lance : « Hé ! Mais je te connais, toi ! On a fait la fête ensemble au bord du lac, une fois ! » Il m’invite à sa table, et lorsque j’aperçois sa bien-aimée et leur fils, je reconnais la fille qui s’était adossée à mes cheveux et le bébé qui mit ma patience à l’épreuve dans l’avion. Comme je ne suis pas pour le moins physionomiste, je n’aurais pas reconnu ces jeunes gens que j’ai dû croiser une ou deux fois, et quand ils me parlent d’Irène, de ma fille et de mon djembé, j’en déduis qu’ils ne me prennent pas pour un autre. Le jeune couple souhaitant aller téléphoner ensemble, il profite de ma présence et de mon statut de papa pour me confier quelques instants leur bébé qui a sensiblement l’âge de ma petite Caroline. Je me retrouve alors avec ce qui me paraît n’être rien d’autre qu’un petit monstre au visage déformé par une colère rouge, un petit diable haineux qui se débat de toutes ses forces. Les mauvais souvenirs de ma période « couches biberons » remontent soudainement à la surface. Presque terrorisé par cette situation, je perçois on ne peut plus clairement le message qui m’est adressé : « Voilà ce qui t’attend ! » Mon rêve de petite vie familiale dépourvue de tout conflit se fane à vue d’œil. C’est à mi-chemin entre l’Asie et l’Europe que je réalise que finalement, il n’aurait peut-être pas été une si mauvaise idée de rester là-bas. En tout cas, maintenant il est trop tard. C’est néanmoins avec une grande joie que je retrouve mon pays natal où le confort, la performance matérielle et la propreté sont omniprésents, ce qui provoque encore de belles bouffées d’extases. À cet instant, je ne songe qu’à ces petits plaisirs dont j’avais presque fini par oublier l’existence, comme une bonne brioche au beurre, du chocolat au lait, un matelas mou et épais, et des moments de pure tendresse.

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