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L’itinéraire d’un renonçant

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La grande déception

Contrairement à toute attente, l’existence que je mène en retrouvant Irène et ma fille, après presque quatre mois d’une propice retraite méditative, devient rapidement plus insupportable qu’elle n’a pu l’être auparavant. Jamais je ne n’ai autant été déconnecté de la manière de vivre de mon entourage.

Mon accueil ne pouvait être pire. Il aurait été mieux que je reste dans la rue, tant ma présence paraît indésirable. À l’inverse de mes idées, Irène n’est pas satisfaite de mon retour, que j’avais imaginé être une excellente surprise pour elle. Quelques jours après, sa mère vient me rendre visite, me déchargeant en pleine figure toute la haine qu’elle a développée contre moi, s’indignant qu’il est trop facile d’abandonner sa famille pour aller s’asseoir sans bouger pendant des heures sans rien faire. Je demeure silencieux, car la situation ne pourrait que s’envenimer si je l’invitais à faire ce qu’elle dit pendant seulement dix minutes, pour qu’elle voit de quoi il peut s’agir par elle-même. Ensuite, connaissant mon respect absolu envers la nature, elle s’évertue longuement à attraper une mouche pour la tuer devant moi, cherchant probablement à m’outrer. Quand on sait le nombre d’humains que l’on assassine chaque jour dans des conditions atroces, ce n’est évidemment pas la mort d’une mouche qui peut nous toucher. C’est seulement elle qui prend la responsabilité de ses actes, mais encore une fois, il est préférable que je m’abstienne de le lui faire remarquer. Ma belle-mère aboie, ma caravane passe… Le soir, c’est mon beau-père qui téléphone à sa fille pour me fixer un rendez-vous au milieu du stade de football situé près de chez nous afin de me casser la figure. Ma réponse passe également par sa fille, car il refuse de me parler directement. Bien que je sois habituellement peu enclin à la répartie, ma réplique parvient à le calmer instantanément : « Dis-lui qu’entre gens civilisés, je pense qu’on peut quand même discuter sans avoir recours à des actes sauvages. »

Je suis déçu par l’Europe, car personne ne semble comprendre ma démarche, à commencer par Irène, ni ne me donne la considération que je crois mériter. Nul ne m’interroge à propos de ma retraite birmane, hormis deux amis, qui s’intéressent à autre chose qu’à leur situation financière et sociale. L’hostilité de mes beaux-parents ne peut donc que m’irriter. En dépit de cela, je comprends leur réaction finalement bien naturelle de leur point de vue, et rapidement, je me remets à éprouver de la sympathie pour ces gens, car ils sont honnêtes et vivent simplement, sans histoires. Eux, par contre, mettront longtemps avant de m’accepter de nouveau sous leur toit.

Mon retour coïncide avec les un an de Caroline. En lui changeant les couches, elle se débat avec une force accrue, son cri est devenu nettement plus perçant, ses caprices plus nombreux. Irène affirme que si je savais m’y intéresser, j’y verrais tout autre chose que la pire des corvées. Elle a sûrement raison, mais l’éducation d’un bébé ne s’adapte absolument pas à mon tempérament ; à plus forte raison que j’ai déjà très sérieusement commencé à renoncer aux « choses du monde ». À tel point d’ailleurs que presque plus rien ne m’attire maintenant. Ainsi, je reste des heures entières, seul dans notre petit appartement, assis au milieu d’une pièce, à méditer, à réfléchir, ou à attendre de savoir comment je vais pouvoir sortir de ce nouveau piège dans lequel je suis tombé, bêtement attiré par la pensée de quelques sensations de confort. J’avais tellement imaginé qu’après une expérience telle que celle vécue en Birmanie, notre petit ménage à trois ne pourrait que vivre dans la plus parfaite harmonie. Bien sûr, il y a de bons moments. Parfois, c’est un grand plaisir d’admirer le visage radieux de bonheur de Caroline, assise dans le chariot que je pousse dans une course folle à travers les rayons d’un supermarché. C’est une joie mêlée de fierté de constater les regards admirateurs des gens sur les irrésistibles yeux clairs de ma petite. Irène sait aussi se faire très câline et nous savons nous offrir de délicieuses soirées en amoureux. Néanmoins, ces quelques moments plaisants sont loin de me faire considérer mon existence comme satisfaisante.

Je repars vendre mes journaux dans un froid qui me paraît glacial pour une mi-mars. Plus que jamais dépourvue de tout sens, ma vie coule comme une rivière débordant sans relâche et dont on ne sait plus comment endiguer l’inondation. Dès que je tente de sortir de ma « bulle de sérénité » dans laquelle je laisse tranquillement passer les heures chaque fois que je suis seul, j’éprouve une désagréable sensation de saturation. Plus par expérimentation que par désir, je passe une ou deux petites soirées dans un bar musical. Je n’éprouve plus l’excitation ni la joie d’antan de me trouver dans un lieu de fête. Je ne distingue presque que le bruit pénible, la fumée envahissante, et des gens qui ne font ou ne parlent que de choses qui m’apparaissent tout ce qu’il y a de plus dépourvu d’intérêt.

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Sans tarder, je vais rendre visite à mes deux amis que j’estime être en mesure, d’une part d’être intéressés par mon expérience, et d’autre part de se sentir incités d’en tenter eux-mêmes l’expérience. D’abord, je vais chez Antoine. Sa mère me reçoit très gentiment, m’indiquant qu’il n’est pas encore rentré. Elle me propose de l’attendre dans sa chambre, où je prends place sur son lit en m’absorbant sereinement dans une séance de méditation assise. Oubliant complètement ma présence, la mère de mon ami quitte l’appartement en m’y enfermant à clef. Peu après, c’est Antoine qui fait tourner sa clef dans la serrure pour entrer chez lui. Quelle n’est pas sa surprise lorsque, en pénétrant dans sa chambre, il me voit trôner sur son lit. Très attentif au récit de mon séjour en Birmanie, il me lance, l’air enchanté : « Tu as bien réussi ! » Cependant, il ne se sent pas prêt à vivre lui-même une telle expérience.

Le lendemain, je pars à la rencontre de Rémi. Dans le squat où il vit, on m’apprend qu’il est allé vendre des journaux dans un centre commercial. Je m’y rends aussitôt. Décidant de lui faire la surprise de ma visite, en l’apercevant au loin, debout avec sa pile de journaux dans les mains, j’arrive dans son dos. Lorsque je lui dis : « Alors, comment se passent les ventes ? », il demeure très surpris. Ce qui le surprend n’est pas tant de me voir quatre mois après que je lui ai dit, juste avant de m’envoler pour l’Asie, que l’on se retrouverait peut-être dans une vingtaine d’années. C’est tout autre chose qui l’interloque : « Comment se fait-il que je ne m’attendais pas à te voir ? J’ai habituellement une intuition qui aurait normalement dû me faire sentir ton arrivée à l’avance. » Très réservé, Rémi se passionne pour toutes les questions d’ordre philosophique et pour la méditation, quoique vivant en permanence dans son nuage, un peu comme Jean-Charles, avec qui je partageais mon existence lorsque je vivais sur Gap. Je l’avais rencontré lors d’une soirée en ville. Il se tenait dehors, à l’écart de la foule, et méditait assis à même le goudron. Avant d’atterrir en Suisse, persuadé qu’il serait prêt à s’investir pleinement sur la voie de la libération, je songeais l’aider à s’offrir un billet d’avion pour la Birmanie grâce à la vente de mes journaux. Nous décidons de nous rendre en un lieu propice, au bord du lac Léman, et je lui conte alors avec grand enthousiasme la voie des sages que je découvris en Birmanie et la méthode qui permet de résoudre toutes les questions que se posent les ignorants. Quand je ressens que cela ne lui parle pas, et qu’il se contente de prétendre qu’il n’est pas la peine de voyager pour parvenir à l’éveil, convaincu de pouvoir trouver la sagesse tout seul (probablement dans une boulette de haschich), j’éprouve une nouvelle déception. Encore une fois, je me sens on ne peut plus seul.

Parfois, un petit tour dans un des parcs de la ville s’impose. Après avoir choisi un endroit paisible et ombragé, j’effectue une session d’assise, ou une marche selon le même rythme que lors de mon séjour en Birmanie. Sûr de moi, je suis convaincu que je parviendrai rapidement à réaliser les étapes qu’il me faut réussir jusqu’à la réalisation de la pleine sagesse, après seulement quelques marches et quelques assises dans les parcs. Mon optimisme se brise dès les premières minutes. Les pensées et les douleurs se font aussi nombreuses qu’intenses.

Préliminaires ou majeures, toutes les réalisations qui peuvent être expérimentées durant l’entraînement à la vision directe dans la réalité ont lieu dans un bref instant, pendant lequel l’observation est en phase avec les phénomènes observés. Totalement distinct de ce processus et contrairement à celui-ci, l’effet de concentration se réduit peu à peu à néant dès que l’entraînement est suspendu. Croyant encore que c’est cet effet qui fait la sagesse, je suis profondément désenchanté de constater une incontrôlable baisse de celui-ci.

En juin, un besoin devenu aussi vital qu’urgent me pousse à m’éloigner de l’environnement familial (ne serait-ce que provisoirement) afin de prendre l’air. Il ne reste qu’à passer une petite annonce pour trouver une étudiante qui garderait Caroline pendant mon absence.

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