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L’itinéraire d’un renonçant

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Départ pour une traversée de la France à pied

Depuis bien longtemps, j’ai imaginé toutes sortes de périples où je partirais nu comme un ver en me laissant guider telle une feuille morte par le vent. Je n’en ai jamais véritablement réalisé, sinon quelques fois pendant tout au plus un ou deux jours. Aujourd’hui, je m’apprête à expérimenter un voyage en mesure d’assouvir tous mes désirs de pure aventure. Le but est de mettre pleinement à l’épreuve cette idée comme quoi les besoins vitaux parviennent d’eux-mêmes lorsqu’on se contente d’entretenir un état d’esprit pur. Je partirai donc avec le strict minimum, et bien entendu, sans un seul sou. Pour me déplacer, je refuserai tout autre moyen de transport que mes pieds. L’itinéraire que je me fixe est la traversée de la France (continentale), de son point le plus au nord jusqu’à son point le plus au sud.

Le premier vendredi de juin, je prends le TVG depuis Lausanne jusqu’à Paris, où je parcours à pied en guise d’entraînement les six kilomètres qui me séparent de la gare de Lyon à celle du Nord (en passant par la rue des Halles). De là, je continue jusqu’à Dunkerque, où un autocar me pousse jusqu’à Bray-Dunes, commune la plus septentrionale du pays. Après avoir marché quelques kilomètres sur la gigantesque plage, je me retrouve en Belgique, où je passe la nuit. Le lendemain matin, je me défais de tous les sous qui me restent en les envoyant à Irène par la poste. Lors de ce périple, si je trouve de la nourriture, ou même quelque argent, je les conserverai, mais il me faut partir sans même une miette de pain, et les poches vides. Ce matin, en Belgique (à De Panne), j’ai pris un copieux petit-déjeuner dans l’hôtel où je viens de m’offrir une bonne nuit de sommeil. Je longe les quelques kilomètres de plage vierge qui séparent la commune belge de la française. À mi-chemin, les mollets dans la mer fraîche, je balaie les alentours du regard. L’inclinaison du sol sableux étant très faible, la marée déplace chaque jour le bord de mer de plusieurs centaines de mètres. Il n’y a pas la moindre borne, panneau ou barrière, et encore moins de poste de douane pour indiquer la frontière entre les deux pays. Il est donc impossible de connaître avec précision la limite entre la France, la Belgique et la mer du Nord. Nous sommes le 7 juin 1997, le voyage peut commencer. Voici la liste de tout ce que j’ai alors avec moi, y compris ce dont je suis vêtu :

  • 1 paire de chaussures de randonnée
  • 1 paire de tongs en plastique (celles que j’avais en Birmanie ; pratique en cas de pluie, bien que glissantes)
  • 2 paires de chaussettes
  • 1 ensemble en matière (soi-disant) chauffante (haut + bas)
  • 1 pantalon (que je porterai donc tous les jours, sans slip ni caleçon)
  • 1 maillot de bain (uniquement pour quelques baignades en mer)
  • 1 tee-shirt
  • 1 chemise
  • 1 pull en laine (ouvrable grâce à une fermeture éclair)
  • 1 veste ultra légère (soi-disant) étanche à la pluie
  • 1 petit sac à dos (celui que j’avais trouvé dans une poubelle)
  • 1 pièce d’identité (carte d’identité suisse, car c’est alors la seule pièce d’identité étanche à l’eau en ma possession)
  • 1 brosse à dents
  • 1 tube de dentifrice
  • 11 cartes géographiques au 100 000e (1 cm = 1 km) couvrant une bande centrale sur la France, du Nord au Sud.

Je lance un dernier regard sur la mer du Nord, en songeant qu’il est peut-être vain d’espérer rallier la Méditerranée par l’unique force de ses jambes, chose qui ne semble faisable qu’en avion, train ou véhicule routier. Je n’ai, pour ainsi dire, aucune idée de ce qui m’attend, de jusqu’où je pourrai aller, de combien de temps je résisterai dans ces conditions, ni même de savoir où je pourrai dormir et de la manière de me procurer mes repas. Tout cela appartient à l’avenir. La seule chose qui soit certaine est l’inutilité de se préoccuper de ces questions. Pour l’heure, le mieux est sans aucun doute d’être présent à sa marche, à la route ou au chemin suivi, et à la découverte de la région traversée. Quoi qu’il en soit, je ne ressens pas la moindre inquiétude, car mes intentions sont pures et je sais que les êtres vertueux sont naturellement protégés.

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Il est bien certain que je préfère autant que possible emprunter des sentiers de terre coupant bois et champs que de larges routes goudronnées où les camions m’enveloppent continuellement de leur épaisse pollution et de leur vacarme abasourdissant. Hélas, bien souvent, il n’y a que du bitume sur mon parcours. Aussi plate que droite, la route descend plein sud. Je n’ai pas l’habitude des longues marches ; je souffre rapidement de douleurs aux pieds et aux jambes. Je n’ai rien trouvé à me mettre sous la dent, il n’y a donc pas moyen de fournir un peu d’énergie à l’organisme. Étant parti tard dans la matinée, la nuit commence déjà à imposer sa grande couverture noire après que j’ai effectué vingt-sept kilomètres de marche sur le bord de la route. Tout semble fermé dans le village dans lequel je parviens, hormis un bar, dans lequel bavardent joyeusement quelques hommes, le visage rougi par l’alcool. Ils paraissent ici à leur place mieux que nulle part ailleurs. Dès mon entrée, ma tête de baba cool – en raison de mes cheveux longs en dreadlocks – fait l’objet d’une grande curiosité, avant même que je prenne le temps de les interrompre :

« — Bonsoir Messieurs ! Connaîtriez-vous par hasard un endroit où je puisse passer la nuit par ici ?
   — Y a un hôtel là, juste en face !
   — Malheureusement, je suis sans argent.
   — … Ben y a le monastère !
   — Mais… c’est seulement pour les moines, non ?
   — T’en fais pas, va ! Chaque fois qu’il y a des voyageurs de passage, ils vont dormir là-bas, tu peux me croire.
   — Ah, c’est parfait dans ce cas ! Il est où ce monastère, s’il vous plaît ? »

Quelques minutes après, en haut d’une colline qui semble constituer le seul relief de la région, je parviens devant l’entrée d’une imposante abbaye. Je frappe sur une épaisse porte de bois, personne ne se manifeste. Je frappe de nouveau et attends. Finalement, un monsieur d’âge moyen, qui semble être le concierge du lieu, vient m’ouvrir.

« — Bonsoir Monsieur ! Je m’excuse de vous déranger, mais je suis juste de passage et sans argent, et on m’a indiqué qu’il m’était possible d’être hébergé ici pour la nuit.
   — Non, on n’héberge personne de l’extérieur, ici. Qui vous a dit cela ?
   — Des gens d’ici, dans un café du village.
   — … Bon allez, entrez ! »

En pénétrant dans l’enceinte, je m’imagine déjà occuper une petite cellule parmi les moines dont j’aurais tout le loisir de pouvoir étudier le mode de vie en échangeant avec eux mon expérience méditative. L’instant suivant, j’ai le regret de constater que les contemplatifs ne sortent pas de leur cloître et que personne n’est autorisé à s’y introduire. Mon hôte me conduit dans une petite cellule qui semble creusée dans l’épais mur de l’enceinte. Une fois installé et mes chaussettes du jour lavées à l’eau et posées sur le radiateur, je commence à méditer, le ventre vide, avant de plonger dans la profonde nuit de sommeil qui m’attend. Cependant, on frappe à ma porte. À mon grand étonnement, le concierge m’apporte un plateau sur lequel sont posés une petite assiette de choucroute, deux bouts de fromage, une compote de pommes et une bouteille de bière. Je le remercie chaleureusement en lui indiquant toutefois que je ne bois pas d’alcool. Il me rétorque qu’il s’agit d’une bière sans alcool. Quand je lis l’étiquette, une inscription précise : « alcool : 1 % ». Le paradoxe m’amuse : il faut venir dans un monastère pour se faire offrir de l’alcool !

Depuis mon retour de Birmanie, je n’ai pas cessé d’observer les huit préceptes bouddhiques, hormis le troisième, qui constitue le renoncement à toute pratique sexuelle — y compris la masturbation. Pendant ce voyage, je respecterai sans faute ce précepte, mais c’est un autre que je cesserai d’observer : le sixième, qui constitue le renoncement à la consommation de nourriture solide entre le midi solaire et l’aube du jour suivant. En raison de l’intensité de l’activité physique (fait de marcher en permanence) et de la casualité de l’obtention de la nourriture, ce choix me paraît plus raisonnable. Je m’abstiendrai donc de prendre un repas du soir seulement si je suis amené à manger suffisamment le matin et à midi, puis à ne pas trop me dépenser physiquement.

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