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L’itinéraire d’un renonçant

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Des conditions trop difficiles à endurer

M’alimenter ne constitue pas la plus grande difficulté. Toutefois, mes repas se limitent souvent à un sandwich plus ou moins garni. À chaque localité traversée, j’entre dans la première boulangerie rencontrée :

« — Bonjour Madame ! Je m’excuse, est-ce que par hasard il vous resterait un petit bout de pain de la veille ?
   — Non, je regrette. Tout a été repris hier soir.
   — Bon, tant pis. Je vous souhaite une belle journée !
   — Une baguette du jour, ça vous dit ?
   — Oui, mais je n’ai pas de sou.
   — Ça, j’avais compris. Allez, tenez, va ! »

Ainsi, il m’arrive de tomber sur des commerçants – essentiellement des boulangers, des pâtissiers et des épiciers – très aimables, qui m’offrent quelques aliments frais, moins frais ou plus très frais, tandis que d’autres se contentent de m’offrir un regard méfiant. Le visage des gens peut facilement se transformer, en exprimant la crispation, le malaise, voire le mépris, dès qu’ils sont confrontés à une personne sans argent. Souvent, la pauvreté est perçue comme une maladie dangereuse. On se sent inutilement mal à l’aise face à une personne sans le sou, alors que ceux qui savent faire preuve d’un minimum de générosité sont enchantés de pouvoir saisir l’occasion d’aider leurs semblables et ces derniers sont immanquablement empreints de reconnaissance. Je suis souvent attristé de voir de si nombreuses personnes si peu équilibrées (mentalement), et pourtant bien portantes (physiquement) et ayant en leur possession beaucoup plus d’argent que nécessaire pour vivre convenablement et manger à leur faim.

Après une longue marche sur les routes du Nord, je parviens à un petit village presque désert. Mon estomac se creuse ; j’attends de trouver de quoi compléter mon pain pour manger. Comme ce village ne semble pas posséder d’épicerie, où j’aurais alors pu demander des légumes ou des fruits abîmés, j’accélère le pas pour arriver plus vite à la localité suivante. À la sortie du village, deux jeunes me dépassent à toute vitesse, chacun sur sa mobylette, en me dévisageant fixement à travers leurs casques. Peu après, ils repassent devant moi en me frôlant, cette fois à faible vitesse, le regard néanmoins toujours insistant, que je feins d’ignorer. Quand, derrière moi, j’entends à nouveau le bruit bourdonnant des deux mobylettes qui reviennent à la charge, je songe : « Voilà les ennuis qui commencent ! » Parvenant à une dizaine de mètres devant moi, les deux jeunes s’arrêtent, mettant leur véhicule en travers du bord de la route. Je m’efforce de faire celui qui n’a pas peur et, m’approchant d’eux, m’apprête à les contourner. Tous deux ôtent leurs casques, découvrant alors deux visages d’adolescentes joufflues, au sourire timide. Une seule m’adresse la parole :

« — Hé, t’es pas d’ici, toi ! Tu viens d’où, comme ça ?
   — De Suisse.
   — Qu’est-ce tu viens faire à Wercote (j’ai oublié le vrai nom du village) ? Y a jamais personne qui vient ici !
   — Je fais que passer, je marche du matin au soir, et j’m’arrête que pour manger et dormir.
   — Et tu comptes traverser toute la France, comme ça ?
   — Exactement ! »

Qui aurait alors pu croire qu’il s’agissait bel et bien de mon intention ? J’évite d’en parler à quiconque, en tout cas pas avant d’être au moins parvenu à Paris. Même Irène ne le sait pas ; je lui ai seulement dit que je partais à l’aventure dans le nord de la France.

La petite villageoise me demande encore :

« — Et ta croix, elle est où ? Et tes sandales ?
   — Mes sandales, elles sont dans mon sac. Et ma croix, heu… elle était trop lourde, alors je l’ai abandonnée. »

Ce n’est pas la première fois qu’on m’identifie à Jésus, à cause de ma longue chevelure emmêlée, ni lisse ni frisée, ma petite barbiche, mon grand nez fin un peu « juif », mon corps maigre et mon air serein.

Je ne sais plus si j’ai réussi à trouver quelque chose à mettre dans mon pain. Ma seule certitude est de ne pas l’avoir laissé traîner longtemps dans le sac. Quand j’arrive dans Béthune, le jour touche à sa fin, et je suis exténué, les jambes coupées, les pieds brisés. Ici, il n’y a pas de centre pour sans-abri, ni d’abbaye. La mairie est depuis longtemps fermée, et les maisons semblent aussi hostiles que leurs habitants : leurs volets sont clos, leurs murs gris, et elles ne laissent pas même une allée ouverte où l’on puisse se blottir dans un coin, à l’abri du froid de la nuit. Le ciel est déjà sombre, quand je vais voir les pompiers, en dernier recours. Je suis admirablement reçu ; ceux qui sont de garde pour la nuit me préparent une place où dormir au chaud, non sans m’avoir fait cuire un kilogramme entier de spaghettis avec des steaks hachés. En dépit de ma faim d’ogre, je ne peux achever mon assiette, tant la fatigue m’oppresse, et peut-être un peu aussi parce qu’il n’y a pas de sauce, ni de beurre.

Le matin suivant, je pars le sac vide, car si on pense parfois nourrir celui qui a faim, on pense moins souvent lui laisser quelques provisions. Je suis en tout cas très reconnaissant envers mes amis pompiers qui ont déjà beaucoup fait pour moi. Je ne leur demande rien de plus, car ayant le ventre plein (grâce au petit-déjeuner qu’ils viennent de partager avec moi), je ne suis pas dans l’urgence. De toute manière, on ne dérange un pompier que s’il y a urgence !

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Ce jour-là, l’élément eau et l’élément végétal m’oppriment au plus haut point. Tout d’abord, une abondante et incessante pluie me mouille complètement, malgré ma veste prétendue imperméable. Un filet de pommes de terre aurait été plus étanche ! J’ai juste le temps de conserver un ou deux vêtements au sec en les enfermant dans un sac en plastique. Si l’été est proche, l’eau et le vent qui s’abattent sur moi me font grelotter et enrager. Ensuite, c’est mon nez, qui lui non plus, n’est pas du tout imperméable. Comme je traverse des champs immenses qui s’étendent à perte de vue, je subis une violente attaque par des milliers de pollens dont je suis si allergique. Je me mouche avec les doigts chaque dizaine de mètres. Les éternuements atteignent une puissance insoupçonnable, selon une fréquence des plus intenses. Les yeux, quant à eux, sont presque rendus aveugles tant ils sont rouges, brûlants, gonflés et larmoyants. Jusqu’au soir, ce supplice n’aura pas cessé. Seule, la pluie, connaît quelques répits, mais très brefs, comme si elle prenait son élan pour mieux pleuvoir à chaque fois.

Après quelques douloureuses heures, je parviens, non sans soulagement, à l’étape que je m’étais fixée le matin même. Bruay ne semble pas plus hospitalière qu’une autre ville. La pluie s’est calmée juste assez tôt pour me laisser le temps de sécher un peu, mais l’humidité et le froid me pénètrent jusqu’à la moelle des os, accentués par la fatigue et la faim. Les magasins sont fermés. J’entre dans la seule porte ouverte du centre-ville : un café, ou plutôt un pub, à l’ambiance feutrée, où des croque-monsieur tout chauds au fromage me taquinent désagréablement les papilles gustatives. Je m’assieds dans un coin discret sur l’un des très nombreux sièges inoccupés de l’établissement. Dehors, la pluie reprend son chuchotement habituel. Un serveur s’avance vers moi :

« — Bonsoir.
   — Bonsoir, je vous remercie, je n’ai pas soif.
   — Si vous ne consommez pas, vous ne pouvez pas rester ici.
   — Je n’ai pas un centime. Si ça ne vous ennuie pas, je voudrais juste me reposer un moment.
   — Si vous ne prenez rien, faut pas rester là. Vous devez partir. »

Entendant cela, un des jeunes clients assis au bar m’offre un café, probablement plus par indignation que par générosité. Si je n’aime pas le café, le contexte me le fait trouver meilleur que tout. Avant le ventre, il me réchauffe surtout l’humeur. Inquiet à l’idée de recevoir un inconnu chez lui, mon bienfaiteur préfère me conduire (avec sa voiture) dans un centre de SDF où tous les lits sont pris. Après un repas chaud, je dois me contenter de dormir assis dans un vieux canapé, entouré d’individus bruyants et fumant cigarette sur cigarette, devant une télévision restant allumée jusqu’au milieu de la nuit avec le volume très fort. Cependant, je suis au chaud, à l’abri de la pluie, et c’est l’essentiel. Je trouve triste de constater que les gens pauvres qui n’ont pas les moyens de s’offrir nourriture et logement disposent néanmoins toujours de quoi détruire leur santé (tabac, alcool…)

Si, dans cette partie du monde, il est rare de rencontrer des êtres charitables, et que mes besoins ne soient pas souvent satisfaits à l’endroit et au moment où je le présume, il y a toujours quelqu’un – ou quelque chose – qui finit par me donner quelque potage avant d’avoir trop faim et un coin de chaumière avant de souffrir sérieusement de froid et de sommeil.

Le lendemain, je tends le pouce en arrivant sur la route et suis tout de suite pris par un monsieur vêtu d’une tenue distinguée qui part au travail en s’offrant de belles mélodies de musique classique. À ma demande, il me laisse à peine un peu plus loin, juste au centre-ville, de façon à retourner devant le pub interdit aux gens défavorisés. Mon idée est de bien tout faire à pied, sans omettre le moindre centimètre. Si j’entre dans un véhicule, c’est seulement pour faciliter la recherche d’un toit pour la nuit. Le tout est de reprendre la marche là où elle s’est interrompue la veille.

Madame Pluie s’acharne encore sur tout mon être, tout comme monsieur Pollen. Mes pieds me font de plus en plus souffrir, à force de taper sur le bitume impitoyable couvrant toute la route jusqu’aux champs hauts qui la bordent. La carte n’indique pas un seul petit chemin de forêt qui suivrait un itinéraire similaire. Chaque jour, chaque heure, chaque kilomètre, ma progression devient plus pénible, ma motivation se dégrade. Lassé de croquer de la douleur à pleines dents sans autre réconfort qu’un petit sandwich par-ci, une pomme par-là, je tente de me raccrocher à des souvenirs agréables. Les bons petits plats que j’aime à préparer me manquent, tout comme notre grand lit. En regardant la situation telle qu’elle se présente, je sais que je n’aurais jamais la force de poursuivre dans des conditions aussi épouvantables. Face au poids de mon accablement, je décide de capituler à la fin du jour, où je devrais gagner Amiens, capitale de la Picardie. J’enrage de m’avouer vaincu, abandonnant si vite un projet qui me tenait pourtant à cœur.

Quand le soleil se prépare à nous quitter, je crois mourir à chaque pas tant je suis épuisé. Mon sac qui ne pèse rien me gêne atrocement. Jamais je n’ai été autant essoufflé, si bien que je dois me mettre accroupi tous les cent mètres pour récupérer un peu. Tous mes muscles me tirent si affreusement que j’ai l’impression de les avoir échangés avec ceux d’un vieillard malade. Je boîte tant mes pieds sont en mauvais état. Chaque kilomètre est une épreuve infernale et je crois à chaque fois que je n’aurais plus la force de franchir le suivant. Finalement, je passe devant le panneau qui indique en grands caractères « AMIENS », ce qui ne manque pas de me procurer un profond soulagement.

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