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L’itinéraire d’un renonçant

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Auberge pour clochards

Quelques jours après, j’approche l’agglomération de la plus grande ville de France. Certains quartiers de sa banlieue ayant la réputation d’être plutôt sensibles, j’angoisse un peu, mais malgré tout infiniment moins que si j’avais de l’argent ou de beaux vêtements sur moi. Finalement, tout se passe très bien et je parviens à Argenteuil dans la soirée. Je croise deux clochards à longue barbe qui n’ont rien à se mettre dans le ventre ce soir, et a fortiori, encore moins pour le mien. En revanche, ils me proposent gentiment de passer la nuit avec eux. Quand je découvre que leur « chambre » est en fait le sol froid d’un parking souterrain, entre deux voitures, et leur « couverture » un vieux carton déplié, je préfère tenter ma chance plus loin.

Je marche encore de longs kilomètres. Soudain, dans une rue étroite, une voiture s’arrête à côté de moi, le conducteur me dévisage, avant de me lancer : « Hé, mais je t’ai vu l’autre jour ! T’étais à pied sur la route après Beauvais, sous la pluie. Moi aussi, je faisais beaucoup de marche dans le temps, y a rien de tel ! » S’imaginant – à juste titre – que je suis sans le sou, en guise d’encouragement, il me lâche trente francs dans les mains et s’en va à toute allure, sans me laisser le temps de lui demander s’il connaissait un endroit où dormir au chaud. Ayant du mal à croire la fortune qui s’étale sur ma paume – la plus grosse somme dont je bénéficierai durant tout ce voyage –, je regarde un instant ces pièces qui paraissent pourtant bien vraies, avant de poursuivre allégrement mon chemin. La joie que je ressens me fait momentanément oublier le froid qui colle à ma peau au travers de mes vêtements humides. J’ai l’indescriptible plaisir de pouvoir m’offrir un délicieux sandwich au kebab que je savoure tout en continuant à marcher. J’aimerai pouvoir le faire durer aussi longtemps que possible. Le reste des sous servira à l’achat d’un tube de lait concentré, quelques jours plus tard.

Je demande régulièrement un lieu où dormir, mais personne n’est en mesure de me fournir un tel renseignement. Comme j’ai pénétré le noyau urbain parisien, les communes n’ont plus d’autre limite que des rues. Ainsi, je les franchis sans le savoir, sauf quand il y a un panneau. Vers onze heures du soir, on me dit encore « non », mais je sens que celui-ci est différent, des dix « non » précédents. Il est moins catégorique.

« — Bonsoir, je n’ai que huit francs (environ 1,20 euro) en tout et pour tout. Est-ce que vous connaissez un coin où je puisse dormir à l’abri ?
   — Heu… non.
   — Vous êtes sûr ? Parce que ça fait des heures que je cherche, et il n’y a vraiment rien de rien.
   — Désolé, mais j’connais rien.
   — Bon… ben tant pis. Bonsoir.
   — J’vous dis bonne chance, mais faut vous dire qu’à part l’hôpital, vous trouverez rien.
   — L’hôpital ? Quel hôpital ?
   — Ben l’hôpital de Nanterre. Mais faut pas aller là-bas, c’est inhumain !
   — Si c’est au chaud, pour moi ce sera parfait ! »

Une vingtaine de minutes après, me voilà devant l’une des entrées du grand établissement hospitalier. Plusieurs dizaines de clochards déposent sur le trottoir les bouteilles vides du breuvage toxique qu’ils viennent d’achever, tandis que d’autres vomissent à gorge déployée le trop-plein de mauvais vin qu’ils ont dans l’estomac. Une fois les mains vides, chacun peut entrer. Le groupe des vagabonds avance exactement à la façon d’un troupeau de bêtes, endigué par des hommes en blanc, selon un parcours balisé par de hautes barrières. En arrivant dans le bâtiment abritant l’hébergement de nuit, chacun donne son nom et deux ou trois autres informations du même ordre, et on lui remet un drap propre et un oreiller. Les couvertures sont sur les lits. Je prends place sur l’un d’eux et ne tarde pas à me coucher, mes vêtements dans le sac, et le sac avec moi, sous les draps. Quand j’aperçois sur mon lit, à dix centimètres de mon nez, des morpions si énormes qu’on en distingue sans difficulté toutes les pattes, je secoue énergiquement ma couverture, avant de me recoucher.

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Nous sommes dans une vaste pièce remplie de lits à deux étages, avec des néons aveuglants qui demeurent allumés toute la nuit. À l’instar de l’éclairage, un vacarme incessant de gémissements, de ronflements surpuissants, de terribles éructations, et même de cris et de disputes, durera jusqu’au matin. Une fois, un infirmier interviendra pour faire taire un pensionnaire de cette « auberge pas comme les autres », qui hurlera des insultes contre les autres pensionnaires, contre les infirmiers et contre la société entière. Beaucoup de ces misérables ont l’air de demeurer ainsi, de jour comme de nuit, mi-endormis, mi-éveillés, mi-ivres, mi-conscients, ne sachant jamais où ils sont, ni quand ils sont, ni ce qu’ils font, ni ce qu’ils sont. En dépit de tout ce tapage, je parviens à fermer les yeux quelques heures, grâce à l’épuisement, content de dormir au chaud.

Le lendemain matin, on nous sert un petit-déjeuner digne des plus grands palaces : une tranche de pain qui aurait pu briser le carrelage si on l’avait laissée choir par terre, et un grand bol de café quasiment imbuvable. Je m’efforce d’en boire un peu juste pour avoir chaud dans le ventre avant de reprendre la route.

Rapidement, je parviens au quartier de la Défense, que je traverse en son milieu et de toute sa longueur. Étant donné que nous sommes dimanche, tout est désert, comme abandonné. Du haut de leur intimidante taille, les gratte-ciel qui m’entourent sont comme des géants qui me suivent du regard. Je file tout droit, jusqu’à l’Arc de Triomphe. Il doit être plus de neuf heures et le soleil règne seul dans un grand ciel bleu, mais les rues sont encore presque vides. À l’instar des humains qui profitent d’une grasse matinée dans leurs appartements, les oiseaux restent tranquilles, dans le feuillage des arbres qui bordent les larges avenues. Toutefois, certains piaillent gaiement, comme pour montrer leur satisfaction d’avoir la rue pour eux. Mon pas est devenu plus assuré, plus rapide. Il me semble que je traverse un village comme un autre, juste un peu plus grand, avec ses vastes places et ses hauts monuments. Quelques enjambées plus tard, neuf jours après le grand départ, je passe sous la Tour Eiffel.

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