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L’itinéraire d’un renonçant

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C’est l’habit qui fait le moine

Laissant cette étape symbolique derrière moi, je continue toujours vers le sud, arrivant bientôt devant la pagode où demeure le moine Samādhi, après m’être fait indiquer mon chemin. Il fait presque un temps d’été, le jardin est rempli d’Asiatiques endimanchés. De délicieuses odeurs de viandes exotiques chatouillent mes narines. À la fenêtre, un moine khmèr me lance un sourire, que je lui rends avec amabilité.

« — Bojour !
   — Bonjour Vénérable ! Est-ce que le Vénérable Samādhi est ici ?
   — Ah, jé crois li est pas là.
   — Vous êtes sûr ? Je suis son ami. J’étais en Birmanie avec lui. »

Le moine me fait signe d’attendre. Il va se renseigner et revient à sa fenêtre.

« — Ça fait plisieurs mois li parti. Li plous habiter ici.
   — Ah ? Et il est où maintenant ?
   — Moi jé sais pas. »

Tout à coup, un groupe de gens richement habillés sort. Deux organisateurs du banquet du jour insistent auprès de leurs invités, qu’ils ont suivis jusqu’à la porte.

« — Mais je vous en prie Messieurs Dames, restez encore avec nous, au moins pour le repas ! Nous avons largement de quoi vous satisfaire !
   — Cela aurait été avec grand plaisir, mais malheureusement nous n’avons vraiment pas le temps. Une autre fois, c’est promis ! »

Le ventre vide depuis la veille, j’ai presque envie d’intervenir : « Si vous le voulez bien, je peux me faire un plaisir de remplacer ces Messieurs Dames ; j’ai tout mon temps ! » Je m’abstiens néanmoins d’une telle impolitesse, préférant laisser les choses se faire d’elles-mêmes. Le plus courtoisement, je demande à une autre personne s’il sait où je peux trouver mon ami Samādhi. Il part derrière la maison et ne revient plus. Je reste un peu perplexe à l’idée que le moine Samādhi soit parti sans laisser de nouvelles, ni même me prévenir par courrier.

J’imagine aussi évident que naturel qu’on va inviter pour le repas l’ami du moine Samādhi qu’on a reçu sous son toit il n’y a pas si longtemps. Planté comme un tournesol dont la face est dirigée vers les longues tables dressées au fond du jardin, débordantes de spécialités asiatiques, j’attends. Cependant, personne ne semble faire mine de m’accueillir. Au contraire, j’ai l’air de gêner plus qu’autre chose, en dépit de mon attitude très polie et de mon air pudiquement réservé. Réfléchissant à la manière que tous ont de m’ignorer avec une certaine pointe de mépris me fait comprendre qu’ils n’attendent qu’une chose : que je me retire. On ne doit pas aimer mes cheveux longs. Je mets donc les voiles et pars à la recherche d’une boulangerie.

Je pense que si j’avais été moine, j’aurais été reçu comme un prince, on m’aurait installé à la meilleure place, on m’aurait servi les meilleurs mets, on se serait prosterné devant moi avec le plus grand respect, et on n’aurait plus voulu me laisser repartir. On aurait fait tout cela uniquement parce que j’aurais porté cet habit couleur d’écorce (et eu le crâne rasé). On dit que l’habit ne fait pas moine. C’est évidemment vrai – est-il besoin de le rappeler ? –, mais aux yeux du monde, il n’y a que l’habit, et rien d’autre que l’habit qui fasse le moine. Voilà pourquoi, plus que jamais, il est hors de question pour moi de porter un jour un tel accoutrement. Si les gens vous respectent, c’est uniquement parce que vous adoptez l’apparence qu’ils attendent de vous. Les pires des assassins sont hautement respectés, car ils sont vêtus « comme il faut » et même mieux encore que les gens ordinaires. Je refuse de tomber dans ce piège qui empeste le vice à plein nez ! C’est uniquement par mes actes que je tiens à être une personne noble, peu importe comment les autres pourront me juger.

Un kilomètre plus loin, j’entre dans une boulangerie-pâtisserie, en demandant à la vendeuse si elle n’aurait pas une pièce invendue de la veille. Sans regarder ni la longueur de mes cheveux, ni la couleur de ma peau, ni l’aspect de mes vêtements, elle m’offre spontanément, outre un sourire généreux, quatre délicieuses pâtisseries fraîches du jour : deux éclairs à la banane et deux choux au café. Une autre boulangerie me fournit du pain. Plus loin, un restaurant vietnamien m’offre un oignon et de belles tomates, qu’on refuse de me laisser payer avec les quelques francs qui me restent. Après un copieux pique-nique dans un magnifique parc, à l’ombre d’un vieil arbre, je continue ma route jusqu’à Lonjumeaux, où deux infirmières de l’hôpital m’offrent des tickets de bus et me trouvent un abri pour la nuit.

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