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L’itinéraire d’un renonçant

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Des chemins aussi incertains que l’hébergement

Les jours qui suivent, je quitte l’Île-de-France et traverse tranquillement la région du Centre, en goûtant enfin aux joies des G.R., les sentiers – plus ou moins – balisés de Grande Randonnée, qui semblent faits exclusivement pour moi, tant je n’y croise jamais âme qui vive (à l’exception des animaux). Ces petits chemins de forêt, parfois de montagne, ou même de prairie, présentent des décors qui peuvent radicalement différer d’un endroit à l’autre. C’est un régal de s’enfoncer dans ces voies étroites à l’aspect sauvage, et même vierge, sauf quand je m’y perds complètement, et ce n’est pas rare. Les épreuves ne manquent pas sur ces itinéraires mal indiqués sur mes cartes. Une fois, je dois couper à travers un étang de boue protégé par une dense forêt de ronces qui m’attaquent sans pitié et me retiennent par les cheveux. Une autre fois, pour éviter un immense détour, il me faut couper à travers un long champ dans lequel se tiennent paisiblement de robustes taureaux. Après un pile ou face, je saute les barbelés et cours aussi vite que possible jusqu’à l’autre extrémité du champ. J’ai beau faire confiance à ma pièce, je serre tout de même les fesses, en lançant furtivement des regards inquiets vers les bovins impassibles, qui s’approchent lentement de moi, sans toutefois se décider à précipiter le pas.

Rares sont les gens qui vont vivre dans les beaux endroits, car les plus somptueux paysages qui s’offrent à moi sont presque immanquablement des lieux déserts. Je m’arrête parfois quelques secondes pour admirer une vue digne des plus beaux posters, mais demeure le reste du temps les yeux en bas, l’attention concentrée sur mes pas. De temps en temps, mes veines sont pleines d’une énergie surnaturelle, qui me permet de grimper des collines à vive allure sans le moindre essoufflement. Je commence à avoir un excellent entraînement ; j’avale les kilomètres de plus en plus facilement. Quand j’arrive dans un petit village où aucun abri ne semble m’attendre, le soleil a beau être couché, si je vois qu’il reste une quinzaine de kilomètres avant une localité un peu plus importante, j’effectue quelques enjambées et j’y suis. C’est comme si j’avais aux pieds les bottes de sept lieues. Même au terme d’une étape de quarante-cinq kilomètres, je reste en pleine forme, sans courber le dos, prêt à fournir d’autres efforts si nécessaire.

Chaque fois que je franchis une région couverte par une de mes cartes, j’abandonne celle-ci, sur la table d’un café ou dans une cabine téléphonique, allégeant ainsi mon petit sac à dos.

Les lieux où je dors peuvent être très rudimentaires comme relativement confortables, et parfois aussi insolites qu’incongrus. Le plus simple est de tomber sur une localité qui possède un centre d’hébergement pour sans-logis, mais cela reste assez rare. Parfois, on m’indique une cave, un garage ou une grange, où je dois affronter le froid, avec mon pull comme seule couverture. Une fois, je parviens à me laisser enfermer dans une salle de gymnastique chauffée, où je peux me recroqueviller dans un coin. Souvent, il ne me reste d’autre choix que de me plier en quatre au fond d’une cabine téléphonique, au moins abrité du vent et de la pluie. Une fois ou deux, je fais mon lit le banc d’un abri-bus, mais pour deux petites heures au plus, car il n’abrite ni du froid ni du vent. Bien que mal famé, il arrive qu’un hall de gare me dépanne parfois d’une demi-nuit. Enfin, il m’arrive aussi de ne pas trouver le moindre abri. Je dois alors me mettre en boule dans un coin, en dormant une demi-heure par-ci par-là, secoué par la rudesse du vent nocturne. Dans un tel cas, je reprends la route dès trois heures le matin. Cinq fois seulement, je passerai la nuit chez l’habitant, tous assez pauvres, mais très accueillants car riches d’esprit. Une fois, il m’est possible de réserver à l’avance un lit dans un petit centre d’accueil pour SDF, par l’intermédiaire d’un aimable monsieur qui téléphone pour me rendre ce service. Avec l’habitude, il m’arrive de connaître mes prochaines étapes de nuit avec deux ou trois jours d’avance. Ainsi, ce jour je sais où je dormirai l’après lendemain, mais pas le lendemain.

Par une fraîche journée, alors que je parviens en fin de jour dans un petit village, après une longue étape, j’adresse ma question habituelle à un vieillard qui paraît connaître sa bourgade comme sa poche.

« — Ma foi, y a point d’endroit où vous pouvez dormir par ici, si vous êtes sans le sou !
   — Je me contente très bien d’être par terre, tant que je peux être au chaud. Vous n’avez vraiment pas la moindre idée ?
   — Ah si attendez voir ! Pouvez toujours essayer la maison de retraite à la sortie du village, par là-bas. Je suis sûr qu’ils vous aideront ! »

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Ayant chaleureusement remercié le vieux villageois, je me dirige d’un pas rapide vers ladite maison. C’est un grand bâtiment très moderne. Quand je sonne, pas de réponse. Je sonne encore et attends, en vain. Alors que je pousse machinalement la porte d’entrée, je constate que c’est ouvert. En entrant, je ne vois ni n’entends personne. Si les lieux n’étaient pas bien entretenus, j’estimerais que c’est abandonné. Je suis un long couloir, où des portes numérotées se tiennent des deux côtés, comme dans un hôtel. Arrivé au fond, j’aperçois un rideau, derrière lequel je passe la tête. Je vois une sorte de cagibi où sont empilées des chaises en plastique. L’endroit est très bien chauffé. En réfléchissant un court instant, je me dis que jamais on laisserait dormir un vagabond comme moi dans un tel établissement. Saisissant cette occasion qui s’offre à moi comme la providence, je me cache aussitôt dans ce petit réduit, dans lequel je bénéficierai d’une merveilleuse nuit de sommeil, sans causer le moindre tort ni coûter quoi que ce soit à quiconque.

Un peu plus tard, j’entends des voix et des pas qui empruntent le couloir. Ils se rapprochent de plus en plus du rideau derrière lequel je retiens mon souffle. J’espère qu’on ne vient pas chercher quelque chose dans le réduit. Si l’on tombait nez à nez avec moi, on risquerait d’avoir, pour le moindre, une violente frayeur, sans compter que ma nuit au chaud tomberait à l’eau. Finalement, les pas stoppent devant la dernière porte. Aux bruits et aux voix, je crois deviner la présence de deux jeunes femmes chargées de s’occuper des pensionnaires. Ces dernières semblent malades et très âgées, d’après les râles que j’entends. Persuadées d’être seules, les deux jeunes donneuses de soins paraissent avoir un vicieux plaisir à traiter leurs patientes comme des animaux : « Alors ma grosse vache ! Qu’est-ce que tu me racontes ? Hou là là ! Mais t’en as encore mis partout ! Tu fais exprès pour m’emmerder, c’est ça hein ? Allez, grosse vache, soulève un peu tes grosses fesses que je te nettoie ça. » N’ayant pas la capacité de s’exprimer autrement qu’en gémissant, la vieille femme subit ainsi son sort, en attendant son dernier jour, qu’elle imagine peut-être comme la délivrance définitive.

Le lendemain, je sors discrètement, seulement pour éviter d’affoler inutilement quelqu’un, car la nuit étant passée, on peut bien me mettre à la porte. Comme la veille, il n’y a personne en vue. Je poursuis ma route, où défilent les poteaux électriques et les kilomètres, les routes et les sentiers, les villes et les villages, les hommes et les bêtes, les rivières et les étangs.

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