Cliquez ici pour afficher normalement la page (avec mise en forme et graphisme). Si ça ne fonctionne pas, vérifiez que votre navigateur accepte JavaScript et supporte les CSS. Nous vous recommandons un navigateur respectant les standards, tel que : Google Chrome, Firefox, Safari…

Accueil dhammadana.org ; lien direct vers le début du texte
Vous êtes ici : accueil > livres > l’itinéraire d’un renonçant > le fossé entre le sermon et la pratique

L’itinéraire d’un renonçant

<- retour

Le fossé entre le sermon et la pratique

Quelques levers de soleil plus tard, j’entre dans la magnifique ville d’Orléans. C’est donc là que j’enjambe la Loire à l’aide de mes bottes de sept lieues. À Bourges, j’admire la Cathédrale, qui est malheureusement déjà fermée. Je regrette le temps où « Le Seigneur » laissait encore les pauvres dormir dans sa maison. En observant le travail exceptionnel de la construction de l’édifice en dépit d’un matériel rudimentaire, et en m’imaginant les conditions de labeur de l’époque, l’amour du travail soigné des artisans, j’ose à peine songer dans quel bien-être, dans quel bonheur et dans quelle harmonie vivrait notre monde si l’on avait su mettre tant de concentration et d’effort dans les nobles et vertueux préceptes prêchés par toutes les religions. Ces notions n’existent plus que dans les grands discours, plus en pratique. Qu’il se réclame du bouddhisme ou de quelconque religion, l’humain moderne baisse la tête en signe d’acquiescement, avec humiliation lorsque son « chef spirituel » l’invite à aider son prochain. Avec une dévotion sans borne, il récite lui-même qu’il fera de son mieux. Aussitôt qu’il sort de l’édifice de son culte, il chasse avec haine le premier démuni qui ose présenter sa face devant lui, ou rentre dans sa carapace en feignant de l’ignorer.

Les sermons qu’on entend dans les pagodes, les églises, les temples, les mosquées, les synagogues et dans des maisons de bien d’autres cultes, sont souvent extrêmement touchants, profondément incitant à modifier ses comportements du tout au tout au sein de la société, parfois même troublants de vérité et de beauté. À peine sorti, tout s’est envolé, il ne subsiste plus rien du tout, pas la moindre petite résolution. Seules, les bonnes excuses demeurent intactes, aussi peu fondées que maladroites : « Les mendiants sont tous des voleurs ! Les sans-abri ont l’habitude de dormir dehors, laissons-les ! Celui qui veut du travail en trouve comme de rien ! Celui-ci n’avait qu’à rester dans son pays ! Celle-là n’avait qu’à ne pas avoir autant d’enfants ! »

Quand j’ai le ventre vide, que je me trouve seul dehors, sans un sou, sans savoir où dormir, je demeure tranquille, car je sais que ça ne durera pas, qu’il y a toujours un événement protecteur qui arrive au bon moment. Certes, il m’arrive de désirer fortement un bon repas que je n’ai pas les moyens de m’offrir, ou d’avoir froid sans avoir la possibilité de m’abriter. Ce sont les aléas de l’itinérance, car dans plusieurs des centres d’hébergement pour sans-logis où je suis passé, on m’a proposé de rester à long terme. Quoi qu’il en soit, je suis libre. Parfaitement libre. Aucune contrainte ne m’empêche d’aller dans telle ou telle direction, ni quand bon me semble. Je ne reçois d’ordre de personne, je n’ai nul besoin de courir après des administrations pour obtenir quoi que ce soit. Je ne possède rien, mais je n’ai pas la moindre dette non plus. Pas de taxes, pas d’obligations, pas de conflits, pas de déceptions. Mes attachements sont si maigres que je n’ai pas le moindre souci. Je suis pauvre, mais je vis – presque – sans inquiétude. Hormis mon corps, rien ne me rend esclave.

Lorsque, mes besoins mis à l’évidence, je me trouve au milieu d’individus aisés, et que ma présence leur donne amplement l’occasion de mettre en pratique leur générosité et les bons principes qu’ils aiment à répéter entre eux – généralement quand ils sont confortablement installés au chaud, les pieds sous une table fumante de délices culinaires –, j’ai parfois un peu l’impression – sans vanité aucune – d’être un ange descendu du ciel pour les mettre à l’épreuve. Heureusement, je ne suis pas un petit ange. Sinon, je consacrerais bien trop de temps à écrire des rapports salés au « patron du ciel », rendant compte de l’avarice, de l’orgueil et des vices en tout genre qui règnent dans notre monde.

haut de page

suite ->