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L’itinéraire d’un renonçant

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Le renoncement aux filles

Quelques voitures plus tard et après être resté un peu chez Ricky, j’arrive à Lausanne, juste pour l’anniversaire d’Irène. Je constate que nous sommes encore moins sur la même fréquence qu’auparavant. Rester ici, qui plus est, sous le toit d’une personne qui ne partage pas du tout mes aspirations, me semble déplacé et difficile. De plus en plus, je ne vois que les aspects minables de cette existence. Pour me consoler de cette triste vie, j’avais mes délicieuses mûres…

En achetant du sucre, je prends aussi quelques abricots, pêches et coings, puis, de retour à la maison, je prépare de bonnes confitures. La cuisson finie, je verse le tout dans des pots de tailles différentes, soigneusement étiquetés, avec le nom du fruit et la date. La famille et les amis se régalent.

La période des confitures achevée, je songe à repartir pour la Birmanie, convaincu de ne plus avoir ma place en Europe. Plus que jamais, je suis mal dans ma peau. Plus que jamais, j’aspire à une vie saine.

Un jour, quelqu’un me téléphone. C’est le moine Samādhi ! Il s’étonne quand je lui fais savoir que je n’ai jamais reçu la moindre de ses nouvelles depuis mon retour de Birmanie, autant que je m’étonne d’apprendre qu’il m’a adressé plusieurs courriers. Irène finit par m’avouer les avoir fait disparaître après les avoir déchirés en petits morceaux. Il me donne sa nouvelle adresse, une autre pagode de la région parisienne, et me propose de le rejoindre en Savoie dans un village de haute montagne, dans lequel on l’a invité à passer une semaine. Ce bon bol d’air pur – dans tous les sens – tombe à point nommé. On nous place dans un gîte isolé près d’un glacier, avec des vivres pour toute la semaine, et on nous laisse seuls, pour une soi-disant retraite méditative. Le premier jour, nous méditons un peu, mais très vite, nous tombons dans des bavardages incessants qui dureront jusqu’à la fin de la semaine, car nous avons tant à nous dire. Il me fait part de son souhait de refaire une retraite. Tout comme moi, il a l’intention de retourner en Birmanie, car, me précise-t-il, il est impensable de bénéficier des conditions permettant de méditer convenablement dans l’une des pagodes que nous avons dans nos contrées. C’est alors que nous décidons de faire le voyage ensemble, trois mois plus tard.

En attendant, Irène souhaite que nous partions en vacances afin de nous changer les idées. Nous mettons donc un peu de sous de côté, et après avoir choisi ensemble la destination, nous réservons les vols et la location d’une maison. Ainsi, nous allons vivre tous les trois, avec notre fille, à l’île Maurice pendant tout le mois d’octobre. Le temps est maussade, il n’y a ni ciel bleu ni cocotiers sur les plages, et la maison étant presque au bout de la piste de l’aéroport, nous sommes chaque fois secoués par le vrombissement infernal des avions qui nous frôlent en atterrissant et en décollant. Mis à part ces quelques désagréments et de nos scènes de ménages qui demeurent aussi fréquentes qu’à Lausanne, nous visitons des jardins exotiques d’une beauté magique, effectuons de belles balades en mer, et découvrons de surprenant baobabs au milieu des champs de canne à sucre. Pour la dernière fois, j’ai la joie de me laisser glisser dans la profondeur de la mer à l’aide de bouteilles d’oxygène. Dans ce monde de paix et de silence, je savoure pleinement un moment rare. Comme pour ma paire de platines autrefois, cette promenade maritime m’aura coûté tout juste le prix auquel j’aurais pu revendre ma paire de palmes.

De retour en Suisse, les activités habituelles reprennent leur cours, je vais encore vendre quelques journaux. Tout en vendant, je m’amuse à apprendre l’alphabet birman. Je me sens beaucoup mieux, car déjà, je sens approcher le grand voyage. Je pars donner à une association caritative mes nombreux vêtements, ne conservant que le tee-shirt, le longyi et le pull que j’ai sur moi. Comme Irène sait que désormais plus rien ne peut me retenir et que je n’ai plus l’intention de revenir, elle vit une épreuve très pénible, car l’attachement est une maladie vicieuse qui n’apporte que de la souffrance, parfois de façon vertigineuse. C’est le malaise – très difficile à gérer – qu’elle connaît alors qui, malheureusement, l’incite malgré elle à adopter des comportements peu souhaitables. En retournant en Birmanie, je n’ai aucun autre projet que d’y continuer ma méditation, aussi longtemps que nécessaire. Ensuite, nous verrons bien !

Le 25 novembre, je fais l’amour à Irène une ultime fois. Je ne prends pas beaucoup de plaisir, car je sais que c’est ma toute dernière relation charnelle et je ne peux m’empêcher d’y penser. En effet, j’ai décidé de m’abstenir des filles, et depuis peu, sans rien envisager sérieusement, je commence à croire que je tends peu à peu et inévitablement à devenir moine. Commence à naître en moi la compréhension qu’être moine est avant tout un état d’esprit qui ne vise que la pureté, une manière d’être irréprochable à tous points de vue, que tout individu abouti dans le renoncement est ipso facto un moine, avec ou sans robe.

Le jour suivant, je suis prêt pour le départ. Irène me concocte un délicieux plat. À elle et à Caroline, je cède mes livres, mes enceintes, mes plantes et tous les biens qui me restent. Pour la dernière fois, j’embrasse les lèvres d’une fille et je me rends à la gare, où m’attend le TVG pour Paris. Dès que les portes se ferment et que le quai commence à défiler, je sens planer autour de moi une indescriptible sensation de liberté.

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