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L’itinéraire d’un renonçant

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Un pays pas fait pour les moines

En tant que moine, on est tenu d’observer un certain nombre de points de discipline qui concernent aussi bien les actes à éviter pour entretenir un état d’esprit vertueux que les comportements à adopter pour demeurer irréprochable aux yeux de tous. Complètement intégré dans la culture des Birmans, le concept monacal ne constitue en rien un mystère dans ce pays. Bien que les moines birmans soient – comme ceux des autres pays – les rois pour transgresser copieusement, ouvertement et sans vergogne la discipline monastique qu’ils se permettent de juger obsolète, tout dans ce pays, est fait pour qu’un moine puisse aisément respecter à la perfection l’intégralité de ce que Bouddha établit en matière de conduite.

L’éducation de tout bouddhiste inclut chaque chose qu’il convient de faire ou d’éviter quand on a affaire à un moine. Ainsi, une femme fait toujours attention de ne pas s’approcher de trop près des moines, chacun veille à ce qu’ils aient achevé leur dernier repas avant midi, tout le monde sait qu’ils ne peuvent recevoir quoi que ce soit qui ne leur a pas été remis en mains propres, qu’ils ne doivent pas absorber la moindre goutte d’alcool, qu’ils ne doivent pas utiliser d’argent… Malheureusement, nombreux sont ceux qui commencent à leur donner de l’argent, des cigarettes et toutes sortes de choses susceptibles de corrompre leur vertu. Cela est l’entière faute des moines, qui se laissent aller, lentement mais sûrement, dans la décadence, car ils sont les seuls à pouvoir – et devoir – réagir face à ce problème.

En France, un moine – bouddhiste comme chrétien – est perçu ni plus ni moins comme un extra-terrestre. Le comportement adéquat à adopter face à un moine étant donc le dernier souci d’un Français, il est bien naturellement scabreux d’aller s’aventurer dans un tel pays quand on porte la robe. Dans la vie d’un moine, tout est régi dans les moindres détails afin qu’il puisse pratiquer, réaliser, étudier et enseigner la voie de la réalité dans les meilleures conditions. Rien n’est laissé au hasard. Tout, dans cette noble discipline, qui est perçue comme une contrainte par le mauvais moine, c’est-à-dire celui qui cherche une vie facile sans avoir à renoncer à tous ses petits plaisirs, sera perçu comme un avantage, une facilité, voire comme un élément indispensable à la vertu, par le bon moine, c’est-à-dire celui qui fait le choix du renoncement, cherchant ardemment à se délivrer de tous les fardeaux de l’existence.

Si la grande majorité des moines ne comprend pas – ou ne veut pas comprendre – le riche intérêt de ces règles de conduite, bien que chacun les ait étudiées, les gens d’Occident n’en sont que plus étrangers. Quand un moine bouddhiste voyage seul à travers un pays comme la France, soit il a la sensation de traverser une terre hostile, soit il se moque de la discipline monastique. Il n’y a pas d’autre possibilité. En principe, quand un moine se déplace dans un tel pays, c’est pour aller d’une pagode à une autre, ou chez des bouddhistes qui l’ont invité, ou pour aller rendre visite à de la famille, voire à des amis.

Mes parents commerçants auraient tant préféré que je m’investisse dans un métier qui puisse rapporter beaucoup d’argent. Ils espéreront toujours que ce renoncement ne soit qu’une folie passagère de ma part. Quand je vais séjourner quelques jours chez eux, la situation n’est pas facile, car je ne peux les contraindre à s’intéresser à quelque chose qui contredit radicalement leur façon de vivre et de considérer les choses. Qui peut imposer à des Occidentaux le fait qu’on ne mange pas à la même table qu’un moine, qu’on lui donne à manger en mains propres, avant midi, qu’on ne s’assied pas plus haut que lui, qu’on ne dirige pas ses pieds vers lui, qu’on se déchausse s’il expose ce que Bouddha a enseigné, ou même, qu’on ne le tutoie pas, qu’on ne lui fait pas la bise, ou qu’on ne lui demande pas de déboucher une bouteille de vin ? Se présentent alors trois seules occurrences : 1) je reste fidèle à la discipline monastique, et c’est le conflit permanent ; 2) je me plie, comme autrefois, aux coutumes de la maison, et ma conduite de moine s’en trouve souillée ; 3) j’évite tout manquement à la vertu monastique, j’évite toute discorde familiale, et donc, j’évite de rendre visite à la famille. Finalement, je jonglerai un peu avec les trois.

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La plupart du temps, le moine Samādhi et moi restons confinés dans les pagodes, qui sont fréquentées presque exclusivement par des Asiatiques. Tant que nous ne mettons pas le nez dehors, nous sommes plutôt en Asie qu’en Europe. Hélas, les moines qui peuplent et dirigent ces endroits, étant eux-mêmes les premiers à se moquer éperdument de la discipline monastique, le problème est pour le moins délicat. Puisque tout le monde s’en fiche, moines comme laïcs, nous passons pour deux imbéciles qui s’entêtent à respecter des points que Bouddha aurait sûrement établis uniquement à l’attention des attardés mentaux. N’oublions toutefois pas que ses meilleurs disciples furent les premiers à s’y appliquer de manière irréprochable. En tout cas, nous préférons nous en tenir à ce que Bouddha a dit plutôt qu’aux incitations de ces singes en robe.

Multipliant les fautes, ils cuisinent eux-mêmes, selon leurs goûts, les aliments qu’ils ont eux-mêmes achetés et conservés, puis se mettent à table sans que rien n’ait été offert. Dans ces conditions, comment vouloir offrir respectueusement de la nourriture aux moines ? En tout cas, le moine Samādhi et moi restons assis en face d’une assiette vide, attendant l’éventuel passage d’un bienfaiteur, pendant que nos amis s’empiffrent tels des singes, ricanant ouvertement de nous. Deux fois, il nous arrive de jeûner une journée entière. Lorsque les personnes qui aiment respecter les moines apprennent l’incident, ils s’organisent pour que chaque jour quelqu’un puisse venir apporter ou préparer sur place un repas à offrir aux moines. Alors que nous deux consommons une cuisine raffinée, les autres n’osent pas l’accepter, pris à leur propre piège. On assiste de ce fait à une preuve irréfutable que la voie du respect de la vertu est toujours la meilleure.

Face aux situations qui ne leur conviennent pas, les mauvais moines ont toujours le même argument : « Il faut savoir s’adapter ». La discipline monastique est parfaitement compatible avec toute région et toute époque. Ceux qui usent du prétexte de l’adaptation ne savent pas s’adapter à autre chose qu’aux objets de leurs multiples désirs, qu’ils parviennent toujours à obtenir, en exploitant l’aveuglement de ceux qui ont le malheur de les vénérer. Certains moines s’adaptent si bien à leur environnement qu’ils finissent par recevoir des filles dans leur lit ! Qui ose prétendre remettre en question le code de conduite sans défaut établi par celui qui découvrit par lui-même la voie qui mène à la pleine connaissance de la réalité ? Soyons honnêtes, un peu de sérieux ! Quoi qu’il en soit, le fait de m’en tenir rigoureusement à la discipline des moines m’aura toujours prouvé combien j’ai eu raison d’agir de la sorte. Quand on est dans le juste, on finit toujours par avoir raison ! Un moine peut donc pleinement demeurer fidèle à sa vertu où qu’il se trouve. En revanche, il existe des lieux peu convenables, où un moine devrait éviter de se rendre, ou tout du moins, d’y rester trop longtemps. L’Occident serait-il à considérer comme tel ?

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