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L’itinéraire d’un renonçant

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Parasites dans le sang et dans les pagodes

Fin octobre, je passe la nuit, et pour la seule fois de ma vie, dans une zone réputée à risque pour le paludisme. Deux semaines plus tard, alors que je suis à Pagan, j’expérimente le plus atroce mal de tête que je n’eus jamais connu, durant quatre jours consécutifs, sans le moindre répit et de manière croissante. J’ai perdu tout appétit. Chaque jour, un médecin incompétent me fait avaler des lots de pilules chaque fois d’une couleur différente, espérant sans doute que l’une de ces couleurs finira bien par se montrer efficace. Quand la douleur devient plus lancinante que jamais, je supplie pour qu’on m’emmène au plus vite à l’hôpital. Ce n’est qu’après une journée entière de cauchemardesque souffrance qu’on daigne enfin m’y conduire, sous mes gémissements incessants. Dès l’entrée dans la salle des soins, j’empresse l’infirmière de me faire une piqûre destinée à calmer la douleur, ce qu’elle fait, en même temps qu’une prise de sang. Alors que je commence à me sentir un peu soulagé, on revient déjà avec le résultat de l’analyse. À cette époque, je comprends encore mal le birman. Voyant les têtes qui se baissent, les voix qui se taisent, je sens bien que la nouvelle n’est pas des plus fameuses. Je dois insister pour qu’une infirmière concède enfin à me dire : « You got malaria (vous avez attrapé le paludisme) ». Lors d’une analyse ultérieure, on me précisera que les moustiques me firent cadeau de deux parasites différents dans la même nuit.

Quinze jours plus tard, surgit une seconde crise, tout aussi violente, avec des symptômes qui se relaient les uns après les autres : mal de crâne cinglant, frissons hyperviolents, en dépit d’une grosse couverture et du soleil tropical de midi. D’autres symptômes perdurent en continu : faiblesse qui exige un immense effort pour le moindre petit mouvement, perte totale de l’appétit, perte totale du sommeil. Au nombre de dix, ces crises seront de plus en plus espacées, de moins en moins violentes, et finiront définitivement deux années plus tard. Croyant bien faire, je m’envole pour l’Europe, le 1er décembre. Finalement, c’est en Birmanie, pendant ma dernière crise de cet indésirable parasite, que je découvrirai le meilleur des spécialistes en la matière. Mieux vaut tard que jamais.

Il n’est finalement pas si mal d’être revenu en France, car j’ai alors tout le loisir de préparer mon livre sur la discipline des moines, ainsi que la toute première version de dhammadana.org, et avec un peu de chance, de pouvoir la mettre en ligne. Avant tout, et après un petit séjour à Grenoble chez mes parents, je tente de m’installer dans mon pays natal, la Suisse. À toutes les pagodes auxquelles je me présente, on me refuse, me donnant chaque fois un prétexte tout aussi peu crédible : « Nous sommes en travaux », « Nous sommes sur le point de déménager », « Il faut demander l’autorisation à notre grand abbé dans son monastère en Asie », « Vous êtes Suisse, vous êtes donc censé avoir de la famille pour s’occuper de vous ». Dans mon propre pays, aucune pagode n’est prête à accueillir un moine ! Sauf peut-être en Suisse-allemande, mais je ne parle presque rien d’allemand. En attendant, je passe quelques jours dans le squat où vit mon cousin. Comme il n’y a pas de radiateur, je vis plutôt mal la forte présence de mon pire ennemi : le froid. Dans la dernière pagode que je visite, le moine est prêt à m’accueillir, mais me fait comprendre en substance que je serai son serviteur. Quand il comprend que je ne considère pas la discipline monastique comme une blague qu’on trouve parfois dans les papillotes et qu’on jette aussitôt à la poubelle, dès le lendemain, il prétend qu’un membre de sa famille vient d’arriver par surprise en avion et qu’il n’a de ce fait plus la place de me loger.

Tandis que je marche dans le froid glacial de décembre, vêtu de ma robe monacale on ne peut plus inadaptée au climat, un barbu à la quarantaine me saute dessus : « Ça alors, un moine ici ! En apercevant votre robe, au loin, j’avais du mal à y croire, et pourtant si ! Je suis un grand sympathisant de votre tradition, quel honneur vous me feriez de bien vouloir passer chez moi ! » Visiblement, il est connaisseur ; contrairement à ce qui arrive souvent lorsque je marche dans la rue en Europe, il ne m’interpelle pas par « moine Shaolin », « moine tibétain », « Haré Krishna », ni ne réagit comme ce jeune adolescent qui, courant vers ma mère, avec qui je marchais tranquillement dans la rue, se mit soudainement à la mettre en garde contre moi : « Madame ! Faites attention ! Ne l’écoutez pas ! Ne l’écoutez pas ! C’est une secte ! »

Passionné d’Hindouismes et de Bouddhismes, Yan, mon nouveau bienfaiteur, vit dans un appartement modeste, sobre, et totalement décoré dans le style oriental. Ayant pris connaissance de ma mésaventure, il m’invite à loger chez lui sans la moindre hésitation. J’y resterai un mois. Quand je lui parle du moine qui attendait de moi que je sois son larbin, il saute au plafond. Il m’apprend que sa femme lui avait rendu visite, et qu’il s’était jeté nu sur elle en tentant de la violer ! Le choc fut si dur qu’elle mit deux ans avant d’oser en parler à son mari. Hélas, elle a toujours refusé de porter plainte. Il semblerait qu’il soit arrivé la même mésaventure à d’autres femmes, me précise-t-il. Plus tard, d’autres personnes m’apprendront d’autres actes tout aussi indignes à propos du même individu. Hélas, je doute qu’il s’agisse là d’un cas isolé. Il est bien certain qu’avec pour enseignants des parasites (oui, le mot reste faible) de cette espèce, la noble voie enseignée par Bouddha n’est pas près d’intéresser des foules en Occident.

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