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L’itinéraire d’un renonçant

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Tournée et tournage en Asie

Vers la fin du mois d’août, alors que je suis toujours les yeux collés sur mon écran, les doigts fixés sur le clavier, on frappe à ma porte.

« — Entrez !
   — Bonjour, j’espère que je ne vous dérange pas ?
   — Absolument pas ! Je vous en prie, mettez-vous à l’aise.
   — Je me présente, Adrien Méziers. Je suis réalisateur indépendant. »

Le visage plein de bonté, avec une certaine timidité, le réalisateur me fait part du sujet de son prochain film documentaire, qui traite de retrait de la société, d’adoption de la vie monastique, de méditation, d’isolement en forêt. En un mot, il s’agit de renoncement. Je suis tout disposé à l’aider et même bien placé, d’autant plus que j’ai à cette époque le projet d’aller m’isoler seul en pleine forêt. En même temps qu’il m’avoue que son personnage principal s’est désisté, il me propose de le remplacer, m’indiquant que selon lui, je réponds mieux aux critères que quiconque. Content de cette occasion inespérée de faire connaître la voie du renoncement par l’intermédiaire d’une expérience audio visuelle, j’accepte sans réserve.

Le 11 septembre, un moine khmèr me dit, avec son mauvais français : « Il y a avion qu’il est tombé sur une maison en Amérique ». Imaginant un petit avion à hélices enfoncé dans le toit d’une villa, je ne prête guère attention à son propos. Lorsque j’ouvre la page d’un site d’informations et que je lis « Les deux tours du World Trade Center ont été entièrement détruites », je vérifie sur d’autres sites ce que je prends de prime abord pour une erreur (sans doute comme bien d’autres). En allant allumer la télévision, je remarque que le présentateur Poivre d’Arvor n’a pas l’air de blaguer en présentant la chose. Ainsi, je constate une fois de plus la véracité des trois caractéristiques inhérentes à toutes choses de l’univers que, aujourd’hui plus que jamais, personne ne peut nier : 1) rien ne dure éternellement, tout finit par disparaître, même ce qui paraît indestructible ; 2) personne n’est épargné par la souffrance, le malheur peut tomber n’importe quand, n’importe où et sur n’importe qui ; 3) personne ne contrôle quoi que ce soit, on ne peut rien prévoir, ni empêcher.

Armé de sa caméra et de ses microphones, Adrien vient me trouver de temps à autre. Étant donné que la première partie du documentaire se déroule en France, le tournage peut commencer. Quelques mois après, comme je décide de visiter quelques pays d’Asie du Sud-Est, nous nous donnons rendez-vous à Bangkok. Le jour de mes trente et un ans, je me rends à l’aéroport. Me sentant plus à l’aise pieds nus, j’abandonne mes sandales. Le fait d’être en contact direct avec la terre donne cette douce sensation d’être en pleine harmonie avec la nature. Le bol en bandoulière autour du cou et toutes mes affaires dedans, je prends l’avion pour le Cambodge, où je reste sept jours. Une semaine inintéressante que je passe à visiter des temples, des temples et des temples. Par crainte d’un rapt par des brigands, les personnes qui m’accueillent refusent de me laisser partir à l’aventure. Ensuite, je pars en Thaïlande pour un séjour de deux bonnes semaines. L’esprit léger comme une plume, j’atterris le soir dans l’est du pays, sans autre chose que ma robe, mon bol, mes papiers, des médicaments et quelques affaires d’hygiène. L’aéroport semble loin de tout et il fait déjà nuit. Cependant, comme si ce fut le jeu du hasard, on me propose de l’aide et aussitôt, on me conduit dans un grand monastère situé en forêt. Je suis ravi de constater qu’ici, la discipline monastique est strictement observée. Néanmoins, personne ne semble connaître l’entraînement qui permet le développement de la vision directe dans la réalité. Chacun s’attache tant à sa conduite et à des rites tels que des formes de respect très strictes envers les plus anciens, qu’il erre dans une pratique stérile, ignorant l’essentiel de l’enseignement de Bouddha.

Projetant de partir à la découverte du Laos, je fais de l’auto-stop, et surtout de l’autocar-stop. Comme la frontière est loin, il me faut passer quelques nuits dans des monastères, où les moines, comme presque partout, ne se sentent nullement concernés par ce que Bouddha enseigna. Arrivé à la frontière, on m’indique que les visas pour le Laos ne sont délivrés que dans une ville (dont j’ai oublié le nom) située à près de deux cents kilomètres d’ici. Comme j’y parviens la nuit, je dois attendre le lendemain. Une fois au consulat, j’apprends que le visa n’est pas gratuit et même plutôt cher. Étant évidemment sans un sou, je ne sais comment trouver de l’aide. Je retourne à pied au monastère où se trouve mon bol, éloigné de plus d’une heure de marche, pieds nus en plein soleil. Après un repas très moyen, épuisé de la ville, écrasé par la chaleur, ne parvenant à me faire comprendre de personne, je tente de faire du stop pour le consulat, me disant qu’« on verra bien là-bas ». Personne ne s’arrête, je finis par craquer, laissant éclater ma colère. Excédé de ce pénible sort, et croyant mériter mieux, je lâche tout haut : « À l’heure qu’il est, je devrais être dans une Mercedes climatisée en route pour le consulat ! » Cinq minutes plus tard, je me trouve dans une Mercedes climatisée, en route pour le consulat. Le généreux conducteur se fait une joie de m’offrir le visa laotien, ainsi que le trajet pour la dernière grande ville avant la frontière, après m’avoir déposé à la station des autocars.

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Au lever du jour, je prends le bac pour traverser le Mékong qui, sur l’autre rive, devient laotien. Moins de cinq minutes après mon passage à la douane, des militaires m’arrêtent, m’enferment dans un bureau, me mitraillent de questions en me fumant dans la figure. Ils fouillent minutieusement le peu d’affaires que j’ai sur moi, me mettent contre le mur pour me photographier de face, puis de profil. Au terme de trois heures d’interrogatoire, ils gardent mon passeport et m’emmènent dans un monastère dans lequel je dois impérativement rester jusqu’au lendemain, sans en sortir. En dépit de ma lourde fatigue causée par le pénible voyage que je viens d’effectuer et du rude accueil que je viens de subir, aucun des moines ne s’occupe de moi. Je suis considéré comme un malfrat, on me regarde de travers, avec crainte. Je dois insister pour qu’on m’indique un endroit où me doucher et un endroit où m’installer pour me reposer. Une fois lavé, je me détends complètement, prenant la posture en semi-lotus, et commence à méditer. Soudain, j’entends les militaires qui reviennent. Ils me rendent mon passeport, non sans s’être respectueusement prosterné. Les contrastes qui peuvent caractériser les relations humaines dans ce type de pays outrepassent toute logique.

Le jour suivant, je longe la route à pied, en dépit de la chaleur écrasante. Chaque nuit, je m’arrête dans un monastère. Tout contact avec des gens est prétexte à me demander mes papiers. Même si, assoiffé, je demande simplement un verre d’eau, il me faut d’abord montrer mon passeport à la personne, qui scrute longuement la photographie avant de daigner me donner à boire. J’avais aussi connu ce type d’accueil dans la Thaïlande frontalière. J’ai en tout cas bien saisi le message : je ne suis pas le bienvenu dans ces pays.

Vers le 10 février, je m’envole pour Bangkok (tous mes billets m’avaient été achetés à l’avance depuis Paris). Par miracle, je trouve à l’aéroport un bus qui m’accepte sans argent. Je sais qu’il existe un monastère de la même tradition que celui où j’ai effectué mes longues retraites en Birmanie, mais j’ignore totalement où il se trouve. Pénétrant pour la première fois de ma vie dans la capitale de ce pays dont je ne connais pas un seul mot de la langue, et qui doit faire trois ou quatre fois Paris, j’attends d’être au cœur de la cité, et je descends à un arrêt au hasard. Me déplaçant à l’aveuglette, j’entre dans le premier établissement qui semble être un monastère, pour tenter d’obtenir quelque chose à se mettre sous la dent, puis de m’informer. Là – ô stupéfaction ! –, je tombe nez à nez avec un moine birman fort gentil qui demeurait avec moi dans le petit monastère d’études où je fus quand je débutai mon apprentissage du birman. Quand je l’interroge sur le monastère que je cherche, c’est une nouvelle surprise : nous y sommes précisément ; sacré monsieur Hasard, tout de même, il m’y a directement conduit, l’air de rien, alors qu’il y a des milliers de monastères dans cette ville géante.

Après une petite retraite d’une semaine, Adrien me rejoint, fidèle à notre rendez-vous. Le lendemain matin, notre avion fait crisser ses pneus sur la piste de l’aéroport de Yangon. Nous nous rendons dans différentes régions du pays pour tourner la suite de mon histoire. Il s’agit de l’histoire vraie, hormis quelques détails à peine joués, servant à faciliter la logique du documentaire, comme l’isolement qui n’est prévu qu’ultérieurement. Trois semaines après, Adrien rentre en France avec sa caméra et toutes ses bandes, tandis que je reste une semaine de plus pour une retraite tranquille, où je décide de laisser aller les choses, sans chercher à méditer de manière intense. Je constate et réalise alors que le fait de se détendre complètement, sans chercher à obtenir quoi que ce soit, est la meilleure attitude à adopter pour une retraite. Pourtant, on me l’avait souvent dit, je l’avais souvent lu, mais ce n’est qu’en l’expérimentant par soi-même qu’on le comprend véritablement. De ce fait, les résultats sont immédiats. Au bout de seulement deux jours, la concentration est excellente, l’attention automatique.

Après avoir quitté la Birmanie et passé une nuit dans une salle d’attente de l’aérogare de Bangkok, il me faut procéder à ma collecte, car je suis seul et sans nourriture. Confiant mes quelques affaires à un employé du service d’entretien, je me mets en chemin, comme les autres moines le font dans les villages, pieds nus, la robe serrée autour du corps, le bol dans les mains. Étant donné que je ne puis sortir de l’aérogare, je dois me contenter de m’arrêter devant les boutiques, toutefois nombreuses, où des voyageurs se procurent des flacons de parfum, des bouteilles de whisky, mais aussi des boîtes de chocolats ou des paquets de gâteaux. Après avoir longé tout l’aéroport pendant près d’une heure au beau milieu de gens aux poches bien remplies, mon bol demeure parfaitement vide. Cependant, une personne me tend un billet de banque, puis une autre des pièces de monnaie. Quand je refuse, l’idée n’effleure personne d’acheter l’un des innombrables aliments vendus devant leur nez. Comme ils demeurent silencieux, je ne peux rien leur indiquer, car un moine ne peut expliquer ces choses que si on le lui demande. Alors qu’il est déjà onze heures, je vais stationner devant l’entrée du restaurant de la compagnie aérienne nationale, sans grand espoir. Le plus respectueusement du monde, on me saisit le bol, on me demande de bien vouloir prendre place, et on me sert un repas excellent.

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