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L’itinéraire d’un renonçant

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Un projet très ambitieux

Très vite, je m’installe dans cette école monastique avec mon ordinateur. Je ne tarde pas à me replonger dans les eaux sans fond de l’Internet. Tout de suite, je crée le site Web de l’établissement. Pour des élèves enthousiasmés et avides de savoir, j’improvise quelques cours de création de sites Internet, et durant les pannes de courant, je me transforme en professeur de dessin de perspective. Du matin au soir, je suis entouré de jeunes gens très motivés pour faire tout ce qu’on est en mesure de leur proposer, et l’abbé semble réellement intéressé par mon parcours et mes projets. En réfléchissant un peu à ma nouvelle situation, je commence à croire pouvoir mettre sur pied une vieille idée qui n’a jamais été autre chose qu’un fantasme, un de ces projets impossibles que nous nous amusons parfois à entretenir juste pour le plaisir de rêver.

Ce rêve est un long métrage, aussi réaliste que possible, sur la vie de Bouddha. J’en parle vaguement autour de moi, passe quelques jours à réfléchir en faisant les cent pas, et brusquement, je me lance. Dès lors, en dormant et en mangeant juste le nécessaire, je ne m’arrête plus un instant. Avec pour tout bagage une faible connaissance d’amateur, je prépare petit à petit un véritable chantier cinématographique.

Tout en écrivant le scénario, je procède à des repérages, à des réunions, à des auditions, à des rencontres et à des essais. Le travail d’écriture est fastidieux, car chaque scène doit être découpée en plans logiques, qui eux-mêmes demandent à être précisément détaillés et accompagnés des prises de vues et mouvements de caméra. Cette besogne est toutefois facilitée par le livre de la vie de Bouddha, sur lequel je m’appuie, en sélectionnant les chapitres principaux. Outre le scénario, j’établis trois longues listes. Tout d’abord, les acteurs, les rôles principaux, les second et troisième rôles, les figurants, qui totalisent 1090 individus. Il y a de nombreux moines, des rois, des princesses, des chevaliers, des guerriers, des musiciens, des danseurs, des serviteurs, des gens riches, des gens simples, des mendiants, etc. Ensuite, les accessoires, qui comportent aussi bien des costumes complexes que des pots en terre et des tables fumantes de mets raffinés. Dans cette liste, je compte aussi les éléphants et les chevaux. Enfin, les lieux, qui comprennent une dizaine de grands monastères, presque autant de palais, des maisons, des cabanes, mais aussi des coins de forêt, des bords de fleuve et des chemins de campagne.

La grande idée est de faire beaucoup à l’aide de peu. Le budget du film est de zéro. Tout se fera avec les moyens du bord, grâce à la générosité, à la participation et au savoir-faire de chacun. D’ailleurs, toutes les personnes que je rencontre et à qui je fais part de ce projet sont très enthousiasmées à l’idée de faire connaître à l’étranger la noble voie de Bouddha aujourd’hui encore pratiquée dans leur pays. De ce fait, tout le monde m’offre son aide en me proposant ce qu’il est en mesure de fournir.

Grâce à la voiture de l’école, nous allons procéder à quelques repérages dans la région. Avec l’abbé, nous organisons une grande réunion avec les professeurs principaux de l’établissement, au cours de laquelle le projet est présenté en détail, et des tâches confiées, comme la recherche d’accessoires et d’acteurs. Quand je commence à faire passer des auditions, c’est la cohue ; toutes les filles veulent être princesses, tous les garçons veulent être chevaliers. Hélas, personne n’accepte un rôle de serviteur ou de mendiant, incapable de faire la distinction entre le cinéma et la réalité. Pour les plus grands rôles, le problème est plus délicat. Il m’est impossible de trouver quiconque osant jouer Bouddha, ni même ses principaux disciples, ni même un de leurs ennemis, persuadé de risquer de finir grillé aux enfers.

En faisant jouer des extraits de dialogues à quelques élèves, je m’aperçois ô combien le métier d’acteur n’est pas si simple, tout comme celui de metteur en scène que je me suis octroyé. Là, commencent les doutes. Pendant longtemps, je demeure entre deux eaux, à ne plus savoir si ce chantier titanesque a une chance ou non d’aboutir. Pour les premiers rôles, qui exigent tout de même des attitudes précises et de nombreux dialogues, je tente ma chance en allant me renseigner au théâtre national, qui par chance, se trouve à Mandalé. Ce théâtre abrite une école où les apprentis acteurs ne manquent pas. Lorsque je suis reçu par le responsable et que je lui expose le projet du film et ses besoins, il me déclare : « Votre idée est excellente ! Je vous donne tous les acteurs que vous voudrez… aussitôt que vous serez en mesure de me présenter une autorisation signée du premier ministre ! »

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Le seul fait de tenter une demande d’autorisation reviendrait à mettre un terme définitif au film. Les conditions imposées seraient telles, et à tous les niveaux, que le film n’aurait plus grand-chose en commun avec l’idée originale. Tant pis, cette œuvre sera 100 % amateur, bien que… Un moine que je connais bien me dit connaître personnellement Tin Man Swé, un chanteur et acteur de théâtre célèbre en Birmanie. Quelques jours après, je le rencontre. Au terme d’une brève discussion, il accepte d’endosser le rôle du roi Sudoddhana, le père de Bouddha. Bien entendu, ce sera bénévole, comme tous ceux qui participeront au film d’une manière ou d’une autre. Sans tarder, je lui fais parvenir une copie des dialogues qu’il aura à prononcer.

L’abbé me présente quelques joueuses de harpe traditionnelle et de je ne sais plus quel instrument à vent. Anciennes élèves de son école, aujourd’hui au conservatoire de musique, elles consentent sans la moindre hésitation à prêter leur talent. Faisant la connaissance d’un individu très expérimenté dans la méditation, j’apprends qu’il est prêt à m’aider à travers l’un de ses amis intimes, qui se trouve être l’officier extra qui gouverne la région. Avec lui, m’indique-t-il, vous pourrez obtenir toutes les autorisations de tournage nécessaires, et même le prêt d’éléphants et de chevaux.

Après de longs mois d’attente, je reçois un petit caméscope – premier prix – de France. Ce n’est qu’à l’issue de quelques essais que je prends conscience du caractère utopique d’une telle entreprise. Pour travailler proprement, outre de bons acteurs, il aurait fallu au strict minimum et impérativement du matériel professionnel, tant pour le tournage que pour le montage. Pour m’entraîner, nous montons sur le toit du bâtiment principal de l’école avec deux étudiants, deux professeurs et une guitare, puis je réalise un clip vidéo de trois minutes. Quelques jours après, je filme un documentaire de cinquante-deux minutes sur la vie quotidienne d’une famille birmane. Bien que ce moyen métrage soit on ne peut plus simple et dépourvu de toute mise en scène, le résultat est loin d’être propre, et l’assemblage des séquences, à l’aide de plusieurs logiciels de montage vidéo, est un pur casse-tête, une catastrophe même, tant ces programmes sont mal conçus, imprécis et propices aux plantages informatiques. Pour achever de me décourager, le mixage du son est un désastre, tout comme la qualité d’enregistrement audio. Pour le seul domaine du son, un ingénieur et du matériel adéquat, donc onéreux, seraient indispensables.

Monsieur Sukha reste le dernier espoir. Il est le cinéaste le plus réputé de Birmanie pour les films ayant trait à Bouddha. On me garantit que s’il est intéressé par mon projet, je pourrai grâce à lui, obtenir toutes les aides professionnelles utiles pour le mener à bien, que ce soit du matériel ou des spécialistes. Pour le rencontrer, je descends sur la capitale. Dans l’autocar qui m’y amène, je ne cesse de réfléchir à ce film, en songeant que je risque de me lancer dans une aventure bien longue et surtout, bien compliquée. Fatigué de ce rôle de moine-réalisateur qui me pèse alors de plus en plus, je finis un peu par espérer que monsieur Sukha ne sera pas disposé à m’aider. Dans ce cas, je pourrai complètement abandonner le projet.

Quand j’arrive chez le célèbre metteur en scène, je vois un homme maigre comme une momie, âgé de nonante-quatre (quatre-vingt quatorze) ans, rendu aveugle par la vieillesse. Employant un langage très courtois, le vieux réalisateur me fait part de son incapacité de me supporter dans la réalisation de mon œuvre, m’indiquant que l’âge et la fatigue l’ont fait renoncer à toute activité dans le métier. En sortant de chez lui, je ressens un profond soulagement ; je sais enfin à quoi m’en tenir. Cependant, comme on s’est collecté pour me fournir du matériel, je me dois bien malgré tout de faire un film. Cette fois-ci, il s’agira d’une histoire facile à réaliser, avec très peu de besoins et d’acteurs, dont le scénario se basera avant tout sur les moyens dont je sais pouvoir disposer. Il en va sans dire, le sujet concernera la voie du renoncement.

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