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L’itinéraire d’un renonçant

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Une petite nonne d’amour

Yékalé est assignée à la garde des enfants et à la surveillance de la bibliothèque de l’école. Petite Birmane aux airs de chien battu, elle est particulièrement attendrissante, avec sa petite voix si frêle et au timbre si inconstant qu’elle semble pleurer quand elle parle. Son charme repose essentiellement dans la naïveté de son regard et dans son sourire en cœur, dont les dents éclatantes de blancheur s’apparentent à celles d’une souris.

À l’inverse de beaucoup de jeunes Birmans qui font montre d’une réserve farouche face aux étrangers, Yékalé ne craint pas de venir souvent auprès de moi pour me confier ses soucis et même, me demander conseil. D’une maturité déjà avancée, dotée d’une très grande clarté psychique, elle a néanmoins un jeune esprit très volatil, la rendant inconstante, autant physiquement que mentalement. Malgré tout, elle semble apprécier ma tranquillité. Un jour, elle me confesse un souhait qu’elle a depuis longtemps : mener la vie monastique en devenant nonne. Avant de s’investir pleinement dans un tel mode de vie, elle voudrait d’abord terminer ses études et travailler quelque temps, simplement pour pouvoir soutenir ses parents en guise de reconnaissance pour tout ce qu’ils ont fait pour elle depuis sa naissance. Cependant et en attendant, elle voudrait faire une expérience provisoire de la vie de nonne, et pour ce faire, elle tient à ce que ce soit moi qui lui donne les préceptes de nonne. Cette occasion d’ouvrir la porte du monde monacal à un jeune être qui fait le choix de la vie pure, est pour moi une immense joie.

Le 2 août 2004, après lui avoir trouvé des robes et qu’on l’eut dégagée de son épaisse chevelure noire, j’intègre la petite Yékalé dans la communauté des nonnes. En lui délivrant ensuite un petit sermon l’exhortant à soigner sa conduite et à s’investir autant que possible dans la méditation, je lui attribue un nouveau nom qu’elle conservera durant les trois semaines de son expérience monacale, et qu’elle reprendra le jour où elle aura le loisir de s’y consacrer à nouveau. Aujourd’hui, elle ne s’appelle donc plus Yékalé, mais Yanida.

Contrairement à la plupart des individus qui m’entourent, elle sait écouter mes propos, et lorsque, peu à peu, je lui livre les pensées diverses qui peuvent occuper mon esprit, elle paraît bien me comprendre, à tel point que je peux tout lui dire. Animée d’un caractère obstiné et d’une sauvage volonté d’indépendance, elle manifeste un certain refus de faire comme les autres, ce qui me rappelle que j’étais exactement ainsi à son âge.

Bien naturellement, je me mets à éprouver de l’affection pour Yanida. Lorsqu’elle n’est pas là, sa voix timide résonne dans mes oreilles, son rire chaleureux rayonne dans ma tête. Quand je la rencontre dans mes pensées, je commence à me demander si je ne suis pas tombé amoureux. Comment aurais-je pu, moine depuis sept ans, me faire avoir au piège des sentiments ? Après avoir renoncé à tant de choses, comment fut-ce possible que je sombre dans le cercle vicieux des attachements ? Pour une gamine de dix-huit ans qui aurait presque pu être ma fille ! Justement, mon amour pour elle est celui d’un père envers sa fille. Je la réprimande quand elle a des agissements déplacés, je la défends contre ceux qui abusent de la petitesse de sa position, je veille à la qualité de ses fréquentations, je l’aide dans ses démarches. Je la traite et la protège comme ma fille, elle me respecte et m’obéit comme son père. Elle aime à dire qu’elle est ma fille adoptive. Quoi qu’il en soit, un moine est un peu le père de tous. D’ailleurs, quand on s’adresse à un moine chrétien, ne dit-on pas « mon père » ?

Un soir, alors que je suis seul, j’essaie d’imaginer que je ne la revois plus jamais, que je n’obtiens plus la moindre de ses nouvelles. Simulant mentalement une telle situation, je constate que je pourrai m’y résigner sans peine ; me voilà donc rassuré : mon affection est dépourvue d’attachements. Dans une telle éventualité, seules de vagues images subsisteraient quelque temps dans la tête, comme l’odeur d’un emballage qui aurait contenu du poisson. Il suffit néanmoins qu’il y ait un petit reste de poisson pour que cela pourrisse complètement.

Dépourvu de toute sensualité, l’amour que je lui porte est le même que si elle avait été un garçon. Il me faut toutefois bien veiller à ce que cet amour ne tisse pas le moindre attachement afin qu’il demeure complètement propre. Si tel est le cas, c’est un amour sain qui s’adresse à tous ceux qui peuvent en avoir besoin. Il s’agit de cet amour que Bouddha avait envers ses disciples, et qu’il savait partager à l’égard de l’ensemble des êtres. Pour ma part, j’avoue aimer plus facilement ceux qui savent écouter avec respect ce qu’on leur dit, ceux qui sont honnêtes dans leurs actes comme dans leurs propos, ceux qui savent rester simples dans leurs comportements et ceux qui savent tenir leur parole. Il se trouve que Yanida répond bien à ces critères. Dans l’école monastique, il y a beaucoup de jeunes enseignants et d’élèves que je pourrais considérer comme mes enfants, mais je les connais beaucoup moins bien. Celui qu’on chérit comme son enfant n’est pas tant celui qu’on procrée que celui qu’on élève, ou qu’on côtoie et qu’on connaît bien.

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