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L’itinéraire d’un renonçant

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Un écart de conduite

Un soir, tandis que je me dégourdis les jambes en me promenant près de l’étang qui borde l’école, me traverse l’esprit une drôle de pensée : « Puisque l’habit ne fait pas le moine, je devrais pouvoir mettre un pantalon et une chemise sans que cela ne change rien. » Bien sûr, c’est vite dit, car tout le monde tient compte de l’apparence avant tout. La robe monastique permet aussi de distinguer – a priori – un moine du premier coup d’œil. L’idée n’est toutefois pas pour me déplaire. En Birmanie, chacun connaît le mode de vie d’un moine, et aux yeux de tous, un individu vêtu d’habits laïques est obligatoirement un laïc ; il est inconcevable qu’un moine porte autre chose qu’une robe rougeâtre. Une expérience qui consisterait à se déjouer du concept de l’habit n’aurait de sens qu’en Occident. Il n’y aurait même pas de différence, car presque personne ne sait ce que signifie le concept de moine. Je pourrai alors faire ce que je n’ai plus eu l’opportunité de faire depuis bien longtemps : passer inaperçu, me fondre complètement dans la masse, sans que personne ne me scrute avec cette espèce de curiosité avec laquelle on contemple les phénomènes de foire.

Si tout jeune, je cherchais souvent à me faire remarquer et à me démarquer, aujourd’hui, c’est dans la discrétion que je me complais. Si je veux vraiment être un renonçant, et après tout c’est bien ce qui compte le plus, il ne faut pas non plus que je m’attache à un désir de passer pour l’être le plus ordinaire et le plus quelconque de la planète. Quoi qu’il en soit, je crois qu’il est plus intéressant d’être un moine qui se déguise en laïc qu’un laïc qui se déguise en moine. Si l’on comparait les qualités de vertu et de renoncement d’un moine à de l’or, cela reviendrait à dire qu’il vaut mieux un objet en or massif recouvert de fer qu’un objet en ferraille plaqué or. Néanmoins, il faut, comme pour tout, se méfier des imitations, car ne l’oublions pas : tout ce qui brille n’est pas or.

Depuis peu, je me sens gagné par la « fibre sociale ». Cet état d’esprit nous incite à aider ceux qui sont dans le besoin à l’aide de moyens à notre portée. L’atmosphère qui règne dans cette école monastique, empreinte d’actes de charité, ne manque pas d’éveiller en moi ce souhait, ou plutôt ce besoin, de faire le bien matériellement. Là n’est évidemment pas le rôle d’un moine, qui est plutôt de converger ses efforts à l’aide la plus puissante, au bienfait le plus efficace, à l’œuvre la plus noble qui soit, après, cela va sans dire, s’en être sorti lui-même : la libération définitive de toute misère et de toute forme d’insatisfaction. Le seul moyen possible de résoudre un tel problème est de l’attaquer par la racine des racines : les impuretés mentales. Malgré tout, je ressens fortement un besoin d’action sociale, à laquelle j’aspire autant par désir d’expérience que par volonté de vivre une période de pratique de la générosité à un niveau matériel, et aussi pour tenter de montrer l’exemple à tous ceux qui ont l’opportunité d’entamer une telle démarche, mais qui n’y songent pas nécessairement.

Dans ce dessein, je me sens prêt à toucher de l’argent, donc à en gagner. Évidemment, cela resterait très provisoire, car d’une part, une telle opération se limiterait à donner un coup de pouce à des individus nécessiteux, d’autre part, et surtout, j’abhorre un tel mode de vie.

Je rejoins un petit centre de méditation de la région yangonaise pour une belle retraite de deux semaines, à peine troublée par une maladie fiévreuse de quelques jours. À l’issue de cet entraînement à l’observation de la réalité, je vole jusqu’à Genève, où je me pose le 20 août. Venu m’accueillir à l’aéroport, Daniel me reçoit chez lui et sa compagne. Comme pour chacun de mes séjours en Europe, je rends une petite visite à divers membres de la famille, dont mes parents, ma sœur Victoria, et ma fille Caroline. Je rencontre également quelques amis, dont Amid, le réalisateur. Maintenant, me voilà prêt à mettre en application les pensées développées au bord de l’étang à Mandalé. Ayant emprunté un vieux jean et des vieilles chemises à mon ami Daniel, je me fais conduire à Lausanne, ville que je connais le mieux, bien que je n’y ai plus de connaissances.

Pour accumuler un peu de sous, il me suffit de vendre, comme autrefois, quelques journaux. Pour dormir, je dois me contenter d’un centre d’hébergement pour sans-logis, fréquenté essentiellement par des individus qui se droguent, qui vivent de vol, et qui usent facilement de violence. Comme j’ai l’esprit serein et que je demeure totalement en dehors de tout, je ne risque guère d’ennuis. Cependant, cette atmosphère malsaine de vulgarités en tout genre, où une fumée tabagique n’a jamais le temps de se dissiper, n’est pas particulièrement faite pour me ravir. Par la suite, j’ai la chance d’être hébergé chez l’habitant, dans quatre ou cinq appartements, mais on ne me garde jamais bien longtemps, car la présence d’un occupant prosivoire semble bien bousculer les habitudes chez l’Européen, et visiblement, il n’aime pas beaucoup.

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Par une journée délicieusement ensoleillée, au beau milieu du haut pont Bessières qui relie en partie la vieille ville vers les hauts du centre-ville, je croise Julien, le frère d’Irène, que je n’avais plus aperçu depuis huit ans. Je le reconnais vite grâce à ses larges et épaisses lèvres qui émergent de sa barbe blonde, et à ses yeux rieurs, en dépit de son air farouche. Lui-même n’avait plus vécu en Occident depuis longtemps. Revenu depuis à peine une semaine, mon beau-frère chemina jusqu’en Iran, en vélo et en stop, affrontant miraculeusement tous les obstacles qui peuvent se dresser sur un tel itinéraire. Là-bas, il apprit le perse afin de mieux s’intégrer aux habitants et à leur culture. Il me présente un Mexicain et une Iranienne qui occupent un local abandonné, mais bien chauffé. Il y a un tel désordre d’objets récupérés en tout genre qu’on ne sait presque plus où poser les pieds. Sur de vieux établis sont installés des ordinateurs, et le jeune squatteur a opéré un ingénieux bricolage permettant de les lier librement à Internet. Sans l’ombre d’une hésitation, ils me font savoir que je suis le bienvenu et que je peux demeurer sous leur toit aussi longtemps qu’il me plaira. Ainsi, durant tout ce séjour passé dans mon ancienne ville, ce sont des étrangers qui m’auront le mieux reçu. Ces jeunes gens me rappellent les Birmans : ils n’ont presque rien, mais ils donnent tout.

Sans me soucier de la tendance monacale actuelle qui consiste à se raser la tête chaque semaine, je laisse mes cheveux pousser jusqu’à deux centimètres, ce qui reste toutefois largement en dessous du maximum autorisé pour un moine. Quand je suis dans la rue, ma pile de journaux dans la main, je sens les francs suisses qui s’accumulent dans mes poches comme de la crasse qui se collerait à ma peau. Plus on a d’argent, et plus on pense à ce qu’on peut en faire. On pense que telle chose est chère, que telle chose ne l’est pas, qu’on est en mesure de faire l’acquisition de telle ou telle chose. On devient avide et exigeant. Comment entretenir un état d’esprit pur dans ces conditions ? Je me mets à songer que si un événement exceptionnel devait me faire quitter la communauté monastique, je vivrais en refusant de toucher un seul sou, quoi qu’il advienne.

En pliant mes billets de banque, je repense aux moines que je critique avec tant de vivacité parce qu’ils touchent de l’argent. Moi, le guerrier de la discipline monastique, je transgresse ouvertement une règle importante. En comparaison, le fait d’être en jeans n’est rien. Pour un moine, porter autre chose que sa robe constitue une faute de la catégorie la moins importante. L’avantage – si j’ose dire – de commettre des fautes, outre le fait de constater son caractère nocif, est que cela force l’humilité. Aux yeux des autres, je passe probablement pour un homme vertueux (qui ne boit pas ni ne fume), honnête, chaste, attentif, satisfait de peu de choses, qui évite les distractions, etc., alors que je ne suis qu’un mauvais moine ! J’ai honte, j’ai l’impression d’être un voleur ; un voleur de vertu. Mon mental s’emballe à trouver des justifications, comme si cela pouvait apaiser la faute : « Ce n’est pas tout le temps, c’est juste à titre expérimental, c’est aussi pour aider les autres, etc. » C’est à peine si j’ose avouer ce fait à mes proches, craignant de vives remontrances. À mon plus grand étonnement, ce sont presque des félicitations que je reçois, dont bien sûr, je ne peux me réjouir. On ne comprend pas le rôle d’un moine, alors on croit que c’est merveilleux d’accumuler de l’argent pour aider les pauvres, sans savoir que c’est au détriment de l’enseignement qui vise à éradiquer la racine de la souffrance. Quand on est ignorant (de la connaissance juste de la réalité), on ne voit que ce qui est physiquement palpable, on se tourne seulement vers les petits avantages à court terme, tandis que la grande médecine du mental paraît trop abstraite pour être digne d’intérêt, on ne voit pas que la voie du renoncement est la seule capable de mettre un terme définitif à tous les problèmes.

Il y a donc ceux qui pensent que cette expérience en marge du mode de vie monastique est une bonne chose, ceux qui pensent que non. C’est un peu comme les grains de beauté. En Birmanie, c’est une tache indésirable, un défaut qui contribue à la laideur. En Europe, c’est charmant. D’ailleurs, nous appelons bien cela un grain de « beauté ».

J’entends déjà dire : « Voilà bien des montagnes pour pas grand-chose ! » Quoi qu’on en dise, l’utilisation d’argent constitue pour un moine une faute grave, qui corrompt sa vertu aussi sûrement qu’une cellule cancéreuse. De plus, le vice est une chose nettement plus contagieuse que la vertu. Étrangement, j’avoue ne pas avoir de regret, simplement parce que le souhait d’une telle expérience fut plus fort que moi ; il est la conséquence d’une longue réflexion, non d’un laisser-aller momentané, ce qui, à plus forte raison, n’excuse rien.

De passage à Genève, je rends visite à mon cousin Serge. En lui présentant l’expérience que je vis, il reste perplexe.

« — Ce qui m’intrigue, c’est que tu fais cela en tant que moine. Pourquoi n’avoir pas carrément défroqué pour de bon juste pour le temps où tu es là ?
   — En faisant ce que tu fais, tu n’as pas l’impression de vivre un retour en arrière ?
   — Non, parce qu’aujourd’hui, je vois les choses d’un tout autre œil. Les formes sont les mêmes, mais plus les intentions. C’est aussi une bonne manière de voir si je reste vraiment moine tout en prenant l’apparence d’un laïc.
   — Et tu vas en parler de tout ça dans ton bouquin ?
   — Ah non ! Les gens ne comprendraient pas.
   — Même si tu leur expliques les raisons de cette démarche ?
   — Mmm… C’est peut-être une bonne chose, oui. Ou au contraire, une parenthèse qu’il vaut mieux laisser aux oubliettes. J’y réfléchirai. »

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Finalement, je vous ai tout livré, et non sans honte. Néanmoins, j’aime ne rien cacher, car c’est ainsi qu’on demeure toujours clair avec soi et avec les autres. En ce monde, il n’est personne qui n’ait jamais commis d’erreur. Ce qui est fait est fait ; l’essentiel est de savoir assumer ses actes jusqu’au bout. Bouddha disait que la honte est une excellente chose, car c’est elle qui nous pousse à nous ressaisir, à ne plus reproduire les méfaits passés, et plus généralement, à éviter tout acte nuisible. Ce qui n’est pas souhaitable, c’est de ne pas connaître la honte. Il n’y a donc pas de honte à avoir honte !

Nous ne maîtrisons jamais notre situation, même si elle peut être influencée par nos choix ; mais nous sommes toujours maître de nos choix, même s’ils peuvent être influencés par notre situation. Aujourd’hui, j’ai le choix de me laisser corrompre par le désir d’une existence confortable donc futile, ou de me ressaisir et de m’appliquer à mon devoir de moine : ne pas développer ce qui est nuisible – ou stérile –, éviter cela, développer ce qui est sain, vertueux et bénéfique, et maintenir cela. Si je persiste à vivre un pied chez les moines et un autre chez les laïcs, je deviens alors un parasite qui n’a plus sa place dans la communauté monastique.

À la mi-décembre, je cesse toute activité lucrative, effectue toutes sortes d’achats, convertis le reste en dollars et confie le tout à Daniel, car je m’interdis formellement d’effleurer le moindre sou en portant la robe. Paradoxalement, toucher de l’argent en habit laïque est moins grave, car on peut encore croire qu’on n’a pas affaire à un moine. Rendant tous les habits qu’on m’a prêtés et abandonnant à Daniel ceux que ma petite sœur m’a gentiment offerts, je revêts ma robe peu avant que papa Noël n’endosse la sienne. Après que ce dernier soit descendu du ciel avec ses cadeaux par milliers dans sa hotte, j’y monte avec les miens dans la soute. Mes valises sont pleines de lots que j’escompte distribuer aux élèves et professeurs de l’école monastique par le biais d’un tirage au sort, évitant ainsi toute jalousie. Il y a, entre autres, des trousses pleines de matériel scolaire achetées dans les grands magasins, des produits de cosmétique donnés par mes proches, de grosses peluches en parfait état trouvées dans les poubelles ! Une fois que tout sera distribué et que je me serai enfin défait de tout liquide, je pourrai me promettre de rester bien sage à l’avenir.

À propos de l’habit monacal, sans chercher à vouloir arrondir les angles, on peut préciser qu’il ne s’agit peut-être pas de la tenue la mieux adaptée à la saison hivernale en Suisse.

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