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L’itinéraire d’un renonçant

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Le petit resto

Nous changeons de continent en même temps que d’année, arrivant sur le territoire birman le 1er janvier 2005. Parvenu à Mandalé, j’offre une belle somme d’argent à deux amis pauvres, fais l’acquisition d’un nouvel ordinateur et le donne à un ami moine qui écrit des livres fort intéressants sur l’enseignement de Bouddha. À peine ai-je présenté Daniel à l’abbé de l’école monastique, nous lui soumettons le projet développé autour d’une idée qui un jour m’a traversé l’esprit. Ce qui manque dans cet établissement est un petit restaurant pour accueillir les fréquents visiteurs de passage. Daniel a une longue expérience dans le milieu de la restauration, et l’esprit enclin à faire un peu de bénévolat pendant les deux mois qu’il a prévu de rester. Sans attendre, nous mettons tout en œuvre pour la création d’une section culinaire, dont le but est avant tout d’offrir un savoir-faire à un groupe d’adolescents. Ce projet permettra également de doter l’école d’une activité propre à lui procurer quelques fonds, puis de faire découvrir aux Birmans et aux étrangers de passage une nouvelle cuisine originale et de qualité, tantôt à dominante occidentale, tantôt à dominante orientale.

Dans le souci de fonder convenablement notre petit restaurant, je me métamorphose en véritable entrepreneur. Pour veiller au bon avancement des travaux, est exigée une surveillance constante de tous les chantiers : la construction d’une terrasse abritée (qui constituera la salle), le réaménagement complet de la cuisine, la construction d’un four (dont il a fallu dessiner soi-même le plan), la fabrication d’une plate-forme bétonnée, le façonnage des tables, la confection (confiée à la section couture de l’école) des nappes, des tabliers, etc. Pour assainir les environs ou pour transporter des pierres, tout le monde participe dans la bonne humeur, puisée dans la joie de se rendre utile.

La terrasse du restaurant est au milieu même d’un ponton qui traverse l’étang. Les Birmans n’ayant pas la moindre notion de protection de l’environnement, celui-ci est couvert de déchets immondes. Il est donc impératif de le nettoyer. Plusieurs jours de suite, nous plongeons jusqu’au cou dans cette eau froide et infâme afin d’en retirer le plus de détritus possible. Cette tâche de nettoyage est essentiellement accomplie par les novices du monastère. Je ne peux que leur souhaiter de parvenir à nettoyer aussi bien leurs impuretés mentales à travers les retraites de méditation qu’ils seront susceptibles d’effectuer à l’avenir.

Avant même l’achèvement des chantiers, Daniel délivre ses premières leçons de cuisine, en commençant par des cours basiques sur l’hygiène, puis des cours théoriques sur l’emploi des ustensiles de cuisine et sur la manière de servir. Chaque jour, du matin au soir, nous nous dépensons et nous dépensons. Outre le financement des chantiers, nous nous rendons régulièrement sur les marchés pour nous procurer les fournitures requises. En dehors des nombreux ustensiles de cuisine, des couverts, des tenues des serveurs et des cuisiniers, il convient de procéder aux acquisitions des denrées. Daniel prend chaque fois quelques élèves avec lui pour leur apprendre à choisir et à acheter.

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Il y a tant à faire que nous prenons à peine le temps de manger et de dormir. Peu à peu, tout se met en place, grâce aux moyens du bord et à la bonne motivation de tous. Sont réalisés le logo, l’enseigne, les dépliants à poser sur table, les cartes de visite, et le site Web du restaurant. Occasionnellement, deux professeures de l’école viennent donner un cours de pâtisserie traditionnelle. Au terme de quinze jours d’efforts, « le petit resto », comme nous baptisons simplement notre restaurant français, ouvre ses portes. Les visiteurs – que nous nous refusons à appeler « clients » – sont ravis autant du concept que de la cuisine qui leur est servie. Avec sa toque, la physionomie singulière de Daniel prend un aspect hilarant. C’est ainsi qu’il va s’enquérir de la satisfaction des gens de passage, qui souvent, sont francophones.

« — Bonjour messieurs dames ! Est-ce que tout se passe bien ?
   — Bonjour chef ! C’est un régal. Nous sommes vraiment heureux d’avoir eu la chance de découvrir un tel endroit ! Les écoliers qui font le service sont tellement adorables ! Est-ce eux qui cuisinent ?
   — Certainement, ils apprennent en tout cas. À tour de rôle, certains font le service, les autres préparent les aliments et font la cuisine.
   — La petite n’a pas semblé comprendre tout à l’heure, nous lui avons demandé de nous apporter l’addition. D’ailleurs, vous devriez peut-être proposer une carte indiquant les tarifs.
   — Mais il n’y a pas de tarifs ! Notre petit resto est simplement une section d’apprentissage, pas un business. Chacun est donc libre de laisser ce qu’il souhaite, en guise d’encouragement, et en fonction de sa satisfaction et de ses moyens.
   — Quelle excellente idée ! Nous allons vous envoyer du monde, croyez-moi ! »

Maintenant que la section culinaire est bien lancée et que Daniel est retourné à Genève, non sans avoir formé la sœur de l’abbé à la fonction de chef de cuisine, il est temps pour moi de retourner à mes activités monastiques. Pourquoi avoir consacré plusieurs mois à entreprendre des choses qui ne concernent en rien la voie du renoncement ? Me serais-je laissé influencé par tous ces moines qui, incapables de faire autre chose, s’investissent dans des actions sociales ? De telles œuvres sont, certes, constructives, mais il ne convient pas aux moines de le faire. Le rôle d’un renonçant n’est point d’élever des orphelins ou de soigner des lépreux, il est de suivre une démarche bien précise, dont le processus commence par un renoncement à s’investir dans quoi que ce soit. Il serait bien que les moines se contentent d’être moines. Il est toujours plus facile de donner des recommandations que de les appliquer soi-même, comme il est plus facile de se préoccuper des autres que de soi-même. Pourtant, rappelons-nous bien que la charité bien ordonnée commence par soi-même !

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