Cliquez ici pour afficher normalement la page (avec mise en forme et graphisme). Si ça ne fonctionne pas, vérifiez que votre navigateur accepte JavaScript et supporte les CSS. Nous vous recommandons un navigateur respectant les standards, tel que : Google Chrome, Firefox, Safari…

Accueil dhammadana.org ; lien direct vers le début du texte
Vous êtes ici : accueil > livres > Maya la renonçante > 3/15

Maya la renonçante

<- retour

3. Maya

Maman était une mère irréprochable. Elle n’a jamais cessé de veiller à notre bien-être, mon petit frère et moi. Lorsque nous étions malades, elle nous soignait elle-même, après avoir cueilli des plantes médicinales qu’elle connaissait dans la forêt voisine. Une fois, elle a guéri notre propriétaire d’une grippe tenace à l’aide de plantes qu’elle faisait pousser dans notre propre jardin. Elle accordait aussi beaucoup d’attention à nous enseigner la bonne conduite à adopter en société, ce qui pouvait paraître paradoxal, compte tenu du fait que nous n’allions jamais chez qui que ce soit et ne recevions jamais personne, si ce n’est le propriétaire et son neveu à l’occasion d’un anniversaire. Maman voulait aussi que j’apprenne la lecture et des connaissances auprès d’un maître, comme les sciences, la comptabilité ou l’astrologie, bien que rien de ces choses n’éveillât mon intérêt. Tout ce que je souhaitais faire était de sentir mes tomates, de voir pousser mes fleurs, de me perdre dans les champs, de savourer la tranquillité offerte par les moments de solitude et de faire plaisir aux gens, en les aidant de mon mieux. Nous n’avions quoi qu’il en soit pas les moyens de payer des études, mais je m’y serais volontiers investie, juste pour pouvoir rendre maman joyeuse.

Une maladie rare, fort heureusement non contagieuse mais néanmoins dévastatrice, s’est emparée de mon petit frère. Il avait une fièvre chaque jour croissante, et des tremblements le parcouraient continuellement. Il avait tant perdu de poids qu’en une semaine à peine, on pouvait distinguer chacune de ses côtes. Les plantes de maman étaient inefficaces et nous n’avions pas les moyens d’honorer les soins d’un médecin de la ville. De toute façon, maman n’avait pas confiance en eux. Elle disait qu’ils étaient surtout habiles pour inventer des maladies à leurs patients, car il est bien plus facile de guérir un mal qui n’existe pas. Elle avait donc décidé d’entreprendre un voyage qui devait durer quelques jours pour emmener son fils consulter un guérisseur réputé. Il préparait lui-même ses potions et pommades. Sa cabane se situait en pleine forêt, à quelques vallées vers l’ouest. Le propriétaire avait gentiment prêté un cheval à maman pour le voyage, avec de la viande séchée pour compléter ses fruits et légumes. Elle m’avait confié la maison, avant de rejoindre une caravane de voyageurs, car la route était connue pour ses brigands sans vergogne.

Les jours, puis les lunes, se succédaient et je restais seule à la maison, sans la moindre de leurs nouvelles. Mon jeune voisin ne manquait pas de compassion, car il ne ratait pas une occasion de venir m’apporter son aide lorsque le jardin exigeait beaucoup de travail. Son oncle avait également eu la bonté de réduire le loyer. Le soir, je marchais jusqu’en haut de la colline, et m’asseyais, les pensées rivées sur les conditionnements de l’existence, dont je n’arrivais pas à trouver de sens. Mes yeux se fixaient sur le dernier virage visible de la route de l’ouest, jusqu’au soleil couchant, avec encore un espoir d’y voir apparaître les deux êtres proches qui me restaient.

Lorsque j’avais terminé ma distribution de légumes aux pauvres, je traversais le quartier des tonneliers, où prenaient place quelques petits commerces. Une fois, en passant devant l’un d’eux, tandis que mon regard se hasardait sur un étalage d’objets en bronze, j’ai brusquement reconnu le bracelet de maman. Comme elle avait grandi avec, elle ne pouvait plus le retirer. J’ai compris à cet instant qu’il n’était plus la peine d’attendre son retour, ni celui de mon petit frère. J’allais bondir dessus pour le racheter, mais après un instant de réflexion, j’en ai conclu qu’il ne s’agissait que d’un simple morceau de bronze, qui n’avait aucune autre valeur que celle qu’on veut bien lui accorder, en fonction de nos attachements. Il n’était pour moi qu’un fardeau de tristesse dont il valait mieux se défaire aussitôt.

Papa restera toujours celui qui m’aura donné ce qu’il y a de plus précieux. Il est aussi celui qui m’a fait aimer la nature et la solitude. Quand il m’emmenait parfois sur la colline voisine avec ses brebis, il m’apprenait à écouter et à comprendre le vent, et à prédire le climat d’après les couleurs du ciel et des nuages. Si un accident de cheval ne l’avait pas emporté à tout jamais lorsque j’avais onze ans, j’aurais embrassé la vie de bergère à ses côtés. Garder les moutons sans papa était impensable. Chaque fois que je croisais un troupeau, j’éprouvais une impression douloureuse ; j’avais la sensation d’être dans le cimetière de papa. Il était si simple, si délicat et si généreux. Pas une seule fois je l’ai entendu élever la voix, pas même sur ses brebis. Quand il partait une lune entière sur les montagnes du nord, je pleurais jusqu’au matin. J’ai souvent réfléchi à un moyen de me faire passer pour une brebis, afin de pouvoir le suivre jusqu’aux montagnes. Lorsqu’il en revenait, il me racontait, le visage illuminé de joie, sa rencontre et ses entretiens avec un renonçant. Il appartenait à la communauté établie par celui qu’il appelait « le grand maître » et qui était connu pour être parvenu à briser tous les attachements et à faire rayonner pleinement la lumière de la sagesse.

Longuement, il me rapportait les propos de ce renonçant, qu’il comparait à des galets d’or que seuls les êtres honnêtes peuvent voir. Il me répétait continuellement le principe de ce qu’il nommait « la vision directe ». Alors si jeune enfant, ces indications m’apparaissaient bien peu intéressantes, pour ne pas dire inutiles, mais j’écoutais papa très attentivement, tant j’éprouvais du respect pour lui. Il insistait beaucoup sur le fait que ses entretiens avec ce renonçant étaient un privilège rare et que ce qu’il enseignait était ce qu’il y avait de plus important. Quand je lui demandais s’il voulait lui-même devenir renonçant, il baissait lentement les yeux, et me disait qu’il voulait d’abord briser tous les attachements, mais que pour l’instant, il rencontrait des obstacles qui l’en empêchaient.

Pour me consoler de la disparition de maman et de mon petit frère, j’aimais penser que, comme l’affirment certaines croyances, ils avaient retrouvé papa en se serrant tous trois très fort dans les bras. J’avais décidé de ne pas parler de ma découverte du bracelet au propriétaire. Il aurait été très peiné.

haut de page

suite ->