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La porte de sortie

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La maison

L’instant d’après, le gros homme, plus imposant par ses mimiques caricaturales et ses gestes maniérés que par sa carrure, fait une entrée théâtrale dans la pièce centrale de la résidence. D’un coup de talon, il envoie la large porte en bois de sa chambre claquer contre le mur, ce qui provoque un formidable bruit, semblable à la détonation d’un pétard. Ce tapage si familier à l’ensemble de la maisonnée est en fait plutôt apprécié, car chacun sait que tout grand bruit que le maître parvient à engendrer a la vertu de calmer instantanément sa colère dont les conséquences sont tant redoutées. Chacun de ses esclaves n’est jamais en manque de zèle pour le servir de son mieux, dans le souci de l’entretenir dans la plus rayonnante des humeurs. S’il se révèle irrité, ou seulement un peu morne, ses comportements se font brutaux, parfois dangereux. Il n’est pas rare qu’il remplace l’un ou l’autre de ses dévoués serviteurs parce que l’un d’eux s’est retrouvé l’échine brisée contre l’angle d’un mur après avoir prononcé, sans le savoir, un poème dont l’un des vers évoquait au maître un amer souvenir, ou les yeux brûlés par l’eau d’un thé qui avait été préparé avec légèrement trop de sucre.

La chambre du maître donne directement sur la vaste pièce centrale qui, entourée de hautes colonnades, s’ouvre elle-même sur un grand jardin intérieur. Hormis les portes qui s’ouvrent sur l’extérieur, les entrées de toutes les pièces de l’imposante demeure ne sont séparées que par des rideaux de tissu rouges ornementés d’animaux nobles soigneusement dorés. Ranaja veut pouvoir déambuler d’un lieu à l’autre avec facilité, que ses dires soient entendus de tous, et que puisse être immédiate la venue à lui de l’un ou l’autre de ses esclaves, mais parce qu’il exige un isolement total durant ses nuits, la porte de sa chambre fait exception à la règle. Dense comme la jungle sauvage, mais apprêté selon une harmonie savamment étudiée, le jardin témoigne dignement de l’opulence de la demeure. Au pied de palmiers vertigineux s’élancent des malvacées, des rutacées, des pinacées, de la vigne, des arbres fruitiers et une variété époustouflante d’autres espèces botaniques, dont un feu d’artifice de fleurs aux coloris d’une richesse et d’une intensité remarquables. Au sein de ce paradis naturel vivent de façon domestique des gazelles, des chèvres brunes, des chats, des lynx, ainsi que quelques léopards, et de façon moins domestique de nombreuses petites créatures, dont des geckos, des pics verts et des hirondelles aux plumes satinées. Derrière la maison se tient une grande écurie.

Au fond du jardin, dans une partie indépendante, bien que non distincte de la maison, prennent place la salle des bains, adjacente à deux hammams ; le premier est habité en permanence par une vapeur si épaisse qu’elle semble impossible à franchir sans l’aide d’un sabre, le second, communiquant avec le harem et réservé à un usage un peu plus intime, est nettement moins chaud et équipé de nattes épaisses et souples. Devant l’accès des hammams est parqué un petit palanquin, ayant comme unique tâche de ramener le maître jusqu’à sa chambre, les soirs où il fume un peu plus de substance enivrante que de coutume. Dans le harem, les nombreuses épouses du maître coulent une existence paisible mais ennuyeuse. Si tout le monde en connaît le nombre, lui seul refuse de le savoir et qu’on le lui dise, tant il aime confier qu’il est propriétaire de tant de femmes qu’il en ignore la quantité. Le seul lieu situé en étage est une petite terrasse, sur laquelle il aime parfois passer une partie de la soirée à songer à ses affaires, ou simplement pour se délasser sous les étoiles, ou encore, contempler la vue plongeante sur son grand jardin éclairé chaque soir de mille lampes à huile.

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