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La porte de sortie

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Le repas

Ranaja possède un pouf dont on prétend qu’il a appartenu à un roi. Il s’y installe exclusivement pour ses repas et jamais ne prend place ailleurs dès lors qu’il se restaure. Ce siège bas en tissu ancien dont l’envergure bombée rappelle celle de son ventre a pourtant fait l’objet de nombreuses coutures de rafistolage au fil d’or et la décoration géométrique du dessus a fini par se noyer dans un doux nuage de peluches. Quand le maître, dont l’estomac ignore toute ponctualité, sent l’appel de la faim, il lui suffit de s’asseoir et, sans même qu’un claquement de langue ne soit nécessaire, quatre de ses serviteurs s’empressent aussitôt pour poser à son devant des petites tables garnies de victuailles variées et délicatement raffinées, dans lesquelles il n’a plus qu’à piocher çà et là de ses grasses mains velues, au hasard des formes, des couleurs et des odeurs, jusqu’à satiété.

Tandis qu’il engloutit quelques baklavas, il mâche du raisin pour aider à la déglutition, car il ne boit qu’en dehors des repas. Non encore suffisamment réveillé, son mental n’est pas apte à accueillir des spéculations à propos de ses quelques activités commerciales et il est trop tôt pour qu’il veuille se plonger dans ses souvenirs nostalgiques, de ce temps où il se régalait à conquérir l’un ou l’autre des petits commerces de la bourgade, avant que lui et les autres membres de la noblesse ne se les approprient tous. Las de réflexions et de rêves, il se laisse être le plus passif qui soit, comme un drapeau sous le vent. Dans une relative équanimité, il laisse venir à ses sens ce qui s’offre tout le temps à lui de jour comme de soir, et en l’occurrence, tout le rite de plaisirs qui accompagne ses repas, des plus grands banquets aux plus insignifiantes collations. Il voit ses danseuses aux rondeurs exquises qui ondulent leur ventre à hauteur de ses yeux, dans de somptueux atours brodés de perles nacrées, les lèvres roses et brillantes comme de la grenade bien mûre, les yeux profondément noirs, étincelants de jeunesse et de tendresse, les mouvements des hanches, des bras et des poignets, aussi lestes que précis, d’une grâce céleste. Il entend les sonorités envoûtantes du nay générées par un souffle habile, les vibrations transcendantes du tombak sous des doigts fermes pénétrés par un puissant rythme d’une intensité effrénée, les mélodies sublimes que l’archet donne au kamancheh et les voix enchanteresses des chanteuses. Il hume les fragrances délicieusement ambrées qui sont diffusées continuellement dans la grande pièce centrale. Il goûte des mets subtilement cuisinés, dont les saveurs délectables se marient selon le plus grand raffinement. En achevant son déjeuner, il éprouve le délassement charnel procuré par huit mains expertes, qui lui massent les bras et les jambes, à l’aide d’huile d’amande et de camphre. Ce percevant, il songe :

« Je jouis à volonté des meilleures visions, des meilleures auditions, des meilleures senteurs, des meilleurs goûts et des meilleurs soins tactiles, mais rien de tout cela ne vaut le bien-être si éphémère du sommeil. Même les quelques fois où j’abuse du narguilé, n’est-ce pas simplement pour que ces sensations de flottements me rapprochent de cet état si paisible qu’offre la nuit ? Le bonheur n’est donc pas dans ce monde ! Combien il serait merveilleux s’il existait un endroit où jouir de manière permanente d’une paix infinie, comme l’endormissement nous en donne un si bel aperçu ! »

Sa toilette achevée, il revêt un pantalon épais puis une tunique découpée dans un tissu très précieux, par-dessus laquelle il fixe une large ceinture en or blanc sertie de saphirs. Sans ajouter d’autres parures, il va sentir et admirer les fleurs nouvellement ouvertes de son jardin. Alors qu’il caresse quelques gazelles et nourrit lui-même ses léopards, un serviteur s’approche, le dos courbé par le respect.

« Maître ! L’astrologue Yasharili vient d’arriver.
— Ah oui ? Faites-la attendre dans le salon blanc ! »

Le salon blanc est appelé ainsi en raison des colossales sculptures en ivoire qui le recouvrent jusqu’au plafond. Ranaja utilise volontiers cette petite pièce, dont la teinte de l’épais tapis rappelle celle du sable, lorsqu’il souhaite recevoir des visiteurs dans une ambiance plus chaleureuse. Yasharili ne bénéficie pas de la même notoriété que les astrologues les plus prestigieux de la région, mais Ranaja apprécie grandement sa façon peu traditionnelle d’interpréter les événements présents et à venir, ainsi que son regard philosophe sur les choses. Las des distractions physiques, il aime consulter de temps à autre cette diseuse de bonne aventure plus pour satisfaire un désir de distraction spirituel que pour connaître les aventures et mésaventures de son sort. Bien souvent, tous deux s’entretiennent sur les sujets les plus divers, excepté l’astrologie. Outre les propos captivants de Yasharili, il savoure inlassablement ses qualités extérieures, qui ne manquent pas de le charmer, telles que sa présence rayonnante, ses expressions malicieuses, presque culottées, et ses yeux aux iris d’une clarté fascinante. À l’inverse de tout le monde, y compris de ses propres épouses, elle est la seule personne à oser lui parler sur un ton familier, ce qui donne à Ranaja le sentiment que cette liseuse d’étoiles est un peu sienne.

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